Chapitre 8 : L’Ombre dans la Galerie
Le calme de ma caverne, ponctué par la pulsation régulière de mon œuf, ne suffisait pas à apaiser mon esprit. Depuis mon retour dans le jeu, une tension sourde pesait sur moi. La vibration que j’avais ressentie dans le sol semblait s’être éteinte, mais l’écho d’un danger latent persistait. Je savais que cette tranquillité n’était qu’une façade fragile.
Je me redressai, balayant du regard les alentours du nid. Mon instinct de prédateur était constamment en alerte, mes sens aiguisés par la peur de l’inconnu. Mon esprit était hanté par la vision du dragon noir jailli du lac de pétrole, une incarnation sombre et déformée de ce que je pourrais devenir. Ce double, s’il décidait de revenir, mettrait à mal mes fortifications. Pire encore, il pourrait s’en prendre à mon œuf.
Les jours passèrent rapidement et je me rendis compte que si je restais dans mon nid à couver mon œuf ma dépense d’énergie était assez faible et je n’avais pas besoin de manger, cela faisait déjà trois jours que je jeûné. Pour la plupart des joueurs cela pouvait sembler ennuyeux, de mon côté je profitais de ce temps pour prévoir mes prochaines actions et apprendre à connaître mon corps, je sentais que le brasier en moi gagner en intensité et que j’allais pouvoir cracher mon premier feu. Au matin du quatrième jour d’attente je décidai de renforcer un peu plus mon antre afin de me dégourdir les pattes.
Je pris une profonde inspiration et entrepris de renforcer encore mon sanctuaire. Les murs que j’avais érigés pouvaient suffire contre des prédateurs mineurs, mais une véritable force destructrice les briserait en un instant. Utilisant ma télékinésie, je modelai les pierres pour créer des pièges plus sophistiqués : des stalactites suspendues prêtes à tomber en cas de vibration, des passages étroits capables d’entraver un assaillant plus grand que moi. Chaque effort me demandait une concentration immense, mais je n’avais pas le choix. Je devais être prêt. Sophian s’était moqué de moi devant ma paranoïa et avait dit que j’allais finir par ne plus pouvoir sortir de ma grotte à force de rajouter des fortifications.
Alors que je finalisais une série de pièges dans l’un des tunnels secondaires, une nouvelle vibration parcourut le sol, plus forte et plus distincte que la précédente. Je m’immobilisai, les griffes plantées dans la roche, mon cœur battant à tout rompre. Quelque chose approchait. Cette fois, ce n’était pas un simple frisson lointain. C’était une présence, massive et palpable.
Je me précipitai vers mon nid, le protégeant de mon corps tout en tendant l’oreille. Le grondement sourd qui montait des galeries se rapprochait, accompagné d’un bruit régulier, comme des griffes raclant la pierre. Mes instincts hurlaient un avertissement : je n’étais pas seul.
Un rugissement perça soudain l’obscurité, résonnant dans toute la caverne. Mon sang se glaça. Ce cri guttural, empli de rage et de désespoir, était étrangement familier. Il portait en lui une tonalité qui ressemblait à la mienne, mais tordue, déformée. Mon esprit bascula immédiatement sur le dragon noir. Était-ce lui ? Était-il revenu pour finir ce qu’il avait commencé ? Je fixai l’entrée de la galerie principale, prêt à défendre mon territoire. Mon souffle se fit plus court, et mes muscles se tendirent alors que l’ombre d’une créature gigantesque se dessinait dans la pénombre.
Lorsque la créature émergea enfin dans la lumière vacillante de ma caverne, je me retrouvai face à une vision cauchemardesque. C’était une version tordue de moi-même. Ses écailles noires semblaient absorber la lumière, et ses yeux, deux orbes rouges luisants, brûlaient d’une haine incompréhensible. Sa gueule, remplie de crocs irréguliers, s’ouvrait et se refermait dans un grognement constant, comme s’il se battait contre lui-même.
Un frisson glacé parcourut ma colonne vertébrale. Ce n’était pas une simple créature. C’était mon double, une incarnation sombre, tout droit sortie des ténèbres. Je compris alors que ce n’était pas seulement un adversaire : c’était un test. Le jeu m’opposait à une version de moi-même, comme pour évaluer si j’étais digne de la puissance que je cherchais à acquérir.
Le dragon noir rugit à nouveau et bondit en avant, ses griffes raclant le sol dans un fracas assourdissant. Je roulai sur le côté pour esquiver son assaut, le souffle chaud de sa gueule frôlant mes écailles. Mon cœur battait à tout rompre, mais je refusais de reculer. Si je fuyais, il détruirait tout, y compris mon œuf.
Je me redressai rapidement et essaya de cracher un jet de flammes mais le feu ne vint pas. Il ouvrit également la gueule qui laissa échapper un jet de flamme noire d’entre ses crocs. Je fus touché par une partie du jet et je poussai un rugissement de douleur, la flamme ne semblait pas s’arrêter et je roulai dans tous les sens pour tenter de l’éteindre. Il profita de ma faiblesse.
Le combat fut brutal. Chaque coup de griffe, chaque morsure, résonnait dans la caverne comme un tonnerre. Le dragon noir était rapide, bien plus que je ne l’aurais cru possible pour une créature de sa taille. Je sentais son souffle pestilentiel à chaque assaut, et mes propres forces commençaient à faiblir. Je ne pouvais pas abandonner. Ma télékinésie, bien que rudimentaire, devint mon atout principal. Je projetai des pierres vers lui, créant des obstacles pour ralentir ses mouvements. À un moment critique, je parvins à faire tomber une stalactite directement sur son dos, provoquant un cri de douleur déchirant. Il recula légèrement, ses yeux rouges étincelant de rage. Mais ce bref répit ne suffirait pas. Je devais trouver un moyen de le vaincre, ou au moins de le repousser suffisamment pour protéger mon nid.
Alors que le dragon noir préparait une nouvelle charge, je sentis une chaleur intense monter en moi. Mon feu intérieur, que je n’avais jamais pleinement exploité, semblait s’intensifier. Une idée me traversa l’esprit, risquée mais nécessaire. Je concentrai toute mon énergie dans ma gorge, rassemblant la chaleur et la puissance qui bouillonnaient en moi. Lorsque le dragon noir bondit à nouveau, je déployai mes ailes et crachai un torrent de flammes. Le feu inonda la caverne, illuminant chaque recoin d’une lumière améthyste. Le dragon noir, surpris par l’intensité de l’attaque, fut projeté en arrière, son corps heurtant violemment les parois rocheuses. Il resta immobile un instant, ses yeux rouges vacillant comme des braises mourantes. Puis, dans un dernier rugissement, il se redressa et recula lentement vers l’obscurité des galeries. Je le regardai disparaître, mon corps tremblant de fatigue, mais mon esprit toujours en alerte.
Le silence retomba dans la caverne, interrompu seulement par les pulsations régulières de mon œuf. Je m’effondrai près du nid, respirant difficilement. Ce combat avait été plus qu’un simple affrontement physique. Il m’avait rappelé que ce monde n’était pas seulement un terrain de jeu. Chaque bataille, chaque choix, portait une signification plus profonde.
Je regardai mon œuf, toujours intact, et ressentis un mélange de fierté et de peur. Le dragon noir reviendrait. Je n’avais fait que le repousser cette fois-ci, mais il était évident que cette menace ne disparaîtrait pas si facilement. La bataille m’avait laissé des séquelles, ma cuisse arrière gauche était brulée, les écailles n’ayant pas réussi à totalement bloquer le feu obscur de l’ennemi.
Alors que je refermais les fortifications autour de mon nid, une notification s’afficha devant mes yeux :
"Épreuve de l’Ombre : Vous avez repoussé votre double sombre, le Drakon. Préparez-vous pour des défis plus grands encore. Votre progression divine dépendra de votre capacité à surmonter ces épreuves."
Je laissai échapper un soupir profond, à la fois soulagé et inquiet. Le chemin vers la divinité s’annonçait plus difficile que je ne l’avais imaginé. Mais pour l’instant, je pouvais savourer une petite victoire. Mon nid était sauf, et mon héritier continuait de grandir.
Je me levai péniblement, chaque mouvement envoyant des vagues de douleur dans mon corps. Mon premier réflexe fut de vérifier l’état de mon nid. L’œuf était toujours intact, rayonnant d’une douce lueur dorée. Ce simple fait me donna la force de continuer. Mon héritier avait survécu, mais je savais que ce n’était qu’une question de temps avant que le Drakon ou une autre menace ne revienne.
Mon regard se porta ensuite sur ma caverne. Les fortifications que j’avais passées des jours à construire étaient en ruines. Les pièges avaient fonctionné partiellement, mais ils n’étaient pas suffisants pour repousser un adversaire aussi puissant. Les parois rocheuses portaient les marques du combat : des griffures profondes, des éclats de pierre, et des zones noirâtres où le feu obscur du Drakon avait laissé des cicatrices indélébiles.
Je sentis un mélange de frustration et de détermination monter en moi. Ce combat m’avait montré à quel point j’étais vulnérable, malgré mes progrès. Si je voulais protéger mon nid et ma lignée, je devais revoir toute ma stratégie. Mes défenses devaient être repensées, renforcées, mais avant tout, je devais récupérer mes forces et augmenter mon niveau d’existence avec la chasse.
Je m’approchai lentement de ma réserve de nourriture. Les cadavres de lézards que j’avais accumulés étaient devenus une bénédiction. Je mordis dans la chair caoutchouteuse d’un des morceaux les plus frais, sentant l’énergie revenir peu à peu dans mon corps. Chaque bouchée semblait apaiser la douleur de mes blessures, mais la brûlure sur ma cuisse ne disparaissait pas. Une idée me vint alors. Les Pyraks de Braham se nourrissaient de lave. Peut-être qu’une source de chaleur intense pourrait m’aider à soigner ma blessure. J’avais lu sur des forums que dans l’histoire des jeux vidéo les dragons utilisait le feu ou la lave comme une baignoire et n’était pas impacté par la chaleur qui s’en dégagé. Mais ma caverne, bien que confortable, manquait de cette ressource essentielle. Je devrais explorer les galeries pour en trouver une.
Cette pensée me troubla. Quitter mon nid signifiait laisser mon œuf sans surveillance, et après ce qui venait de se passer, c’était un risque énorme. Mais si je ne guérissais pas et ne renforçais pas mes défenses, le prochain assaut pourrait être mon dernier. Je devais prendre cette décision, aussi difficile soit-elle.
Je me tenais à l’entrée de ma caverne, mon regard hésitant fixé sur les profondeurs obscures des galeries. L’idée de quitter mon nid, de m’éloigner de mon œuf, me rongeait. Mais le combat contre le Drakon avait prouvé une chose : si je restais faible, ni mes fortifications ni mes plans ne suffiraient. Pour protéger ma lignée, je devais prendre des risques.
Je lançai un dernier regard à l’intérieur de mon sanctuaire. L’œuf pulsait doucement, comme pour m’assurer qu’il était en sécurité. Les murs que j’avais renforcés tenaient bon, et les pièges étaient toujours actifs. Mais une ombre persistante planait sur mon esprit. Cette paix était éphémère, un répit fragile avant le prochain assaut. Je pris une profonde inspiration, je scellai l’entrée de ma grotte avec des rochers pour éviter que des petites bestioles comme celle que j’avais mangé après ma victoire sur le komodo n’essayes de croquer ma progéniture et m’élançai dans les galeries.
L’air était plus lourd dans ces tunnels. Les parois semblaient se refermer sur moi, le silence amplifiant chaque son : mes griffes raclant la pierre, ma respiration, les gouttes d’eau tombant des stalactites. Je marchai prudemment, laissant mes sens aiguisés capter la moindre vibration. L’écho d’un danger inconnu rôdait toujours quelque part, mais je devais avancer. Après plusieurs heures, un changement subtil dans l’atmosphère attira mon attention. La température augmentait, et un souffle chaud venait de plus en plus régulièrement caresser mes écailles. Mon instinct s’aiguisa, et j’accélérai le pas. Bientôt, une lueur rougeâtre apparut au détour d’un couloir.
Je débouchai sur une vaste caverne où un lac de lave bouillonnait doucement, ses reflets dansants éclairant les parois d’une lumière dorée. L’air était chargé d’une chaleur écrasante, mais elle ne me brûlait pas. Au contraire, je ressentis un soulagement immédiat, comme si cette chaleur pénétrait mes blessures et apaisait ma fatigue.
Je m’approchai du bord, hésitant un instant. Puis, je plongeai une patte dans la lave. Une vague de bien-être me traversa. Mes muscles tendus se détendaient, ma cuisse brûlée par le Drakon semblait se régénérer lentement. Sans plus attendre, je m’immergeai partiellement dans le lac, laissant la lave envelopper mon corps.
Une notification apparut alors devant mes yeux :
"Bain de lave : Vous avez découvert une source de régénération. Vos blessures se soignent plus rapidement, et votre énergie augmente temporairement."
Je fermai les yeux, savourant ce moment de répit. Mais ce soulagement fut de courte durée.
Un grondement sourd retentit, faisant vibrer le sol sous mes pattes. J’ouvris les yeux, mes sens immédiatement en alerte. Une partie du lac semblait bouillonner plus intensément, et une ombre massive émergea lentement de la lave.