Genèse Divine

Chapitre 7 : Alliances et Rivalités

28/12/2025 2 lectures

Le vent frais du matin soufflait dans le parc de l’université de gestion, agitant légèrement les feuilles des grands chênes qui bordaient les chemins pavés. C’était l’un de ces rares moments où la pression des cours semblait s’évanouir, remplacée par une ambiance plus détendue. Assis sur un banc, je lançai des miettes de mon sandwich à quelques moineaux curieux tandis que Sophian et Braham débattirent avec animation.


-     Franchement, j’ai été surpris, lançai-je en brisant leur conversation. Créer un œuf m’a demandé dix essences vitales. Dix ! C’était une véritable saignée dans ma progression. Je ne m’attendais pas à un tel coût.

Sophian fronça les sourcils, grattant distraitement l’écran de son téléphone.

-     Ça me paraît énorme. Moi, mon premier bébé Mycorax m’a coûté… quoi, deux essences d’âme, maximum ? Et encore, c’est surtout le temps pour le garder accroché à mon dos avant de l’implanter dans un cadavre qui est compliqué. Maintenant, j’en ai cinq. Ils se développent vite, mais ils sont encore petits, donc leur utilité est limitée.

Braham se pencha en avant, un sourire narquois sur les lèvres.

-     Cinq, c’est mignon. Mais moi, mes Pyraks… Ils sont déjà trois, et crois-moi, ils ont un impact. Certes, ils demandent énormément de ressources en lave pour survivre, mais une fois qu’ils se mettent en mouvement, c’est comme un tremblement de terre miniature.

Je soupirai, à la fois admiratif et légèrement frustré. Ces chiffres mettaient en lumière ma lenteur. Pourtant, je ne pouvais pas ignorer l’intensité des émotions que j’avais ressenties en créant mon œuf. C’était bien plus qu’un simple investissement stratégique ; c’était un acte profond, presque sacré.


-     Ça n’a rien à voir avec la quantité, dis-je, tentant de poser des mots sur mes pensées. Créer cet œuf, c’était... viscéral. Je ne parle pas juste de progression ou de mécanique de jeu. C’est comme si une partie de moi-même avait été arrachée pour donner naissance à quelque chose de plus grand. C’est inexplicable.

Sophian hocha la tête lentement.

-     Je vois ce que tu veux dire. Chaque fois que je regarde mes bébés Mycorax, je ressens quelque chose d’étrange. Comme une connexion. Mais toi… tu parles de ton œuf comme si c’était plus qu’un descendant. Presque une extension de ton être.


-     C’est peut-être ça, répondis-je. Je suis le premier de ma lignée. Ce que je crée, c’est plus qu’un allié. C’est le début d’une famille.


Nous étions plongés dans cette discussion lorsque deux silhouettes s’approchèrent. Un grand blond à la carrure imposante, large d’épaules, avançait avec assurance, suivi d’une jeune femme brune aux yeux en amande. Ils s’arrêtèrent devant nous, arborant des sourires à la fois amicaux et provocateurs.


-     Alors, c’est vous les fameux joueurs, déclara le blond d’une voix tonitruante. J’entends parler de vous depuis des jours. Lucan, enchanté. Mon avatar ? Un orc. Et pas n’importe lequel. Une véritable machine à conquérir. J’ai déjà une vingtaine de naissances à venir.

Braham haussa un sourcil, croisant les bras.

Vingt ? Tu plaisantes, j’espère. Comment tu fais pour gérer autant d’individus ?


Lucan éclata de rire.

-     C’est tout l’intérêt de mon espèce, mon pote. Pas besoin de gestion compliquée. Les orcs se reproduisent rapidement, et chaque nouveau-né est directement prêt à se battre. C’est la force brute. Toi, avec tes Pyraks, tu dois galérer pour leur trouver de la lave, non ?


Avant que Braham ne réplique, la jeune femme intervint. Sa voix était douce mais teintée d’un défi subtil.

-     Lila, se présenta-t-elle. Sylph, esprit du vent. Je vois que nous avons un autre élémentaire ici. Elle fixa Braham avec un regard curieux. Les Pyraks, c’est ça ? Feu contre vent, une opposition classique. Tu verras, les Sylphs n’ont pas besoin de sources fixes. Nous, on est libres, insaisissables, rien à voir avec des tas de roches bloqué dans un volcan.

Braham grogna, un éclat d’irritation dans les yeux.


-     Libres, peut-être. Mais on verra bien qui a le dernier mot quand il faudra établir un territoire.

Sophian, toujours pragmatique, intervint pour désamorcer la tension.


-     D’abord, comment avez-vous autant d’informations sur notre gameplay et nos avatars ? Et de plus chacun a ses forces et ses faiblesses. Le géant, ton armée d’orcs est impressionnante, mais est-ce qu’ils ont une longévité ou une progression individuelle ?


Lucan haussa les épaules.

-     Pas vraiment. Mon avatar serait mort de nombreuses fois si ce n’était pas moi qui le contrôlais, mais c’est leur nombre qui fait la différence. Une véritable marée verte. Et toi, le Mycorax, qu’est-ce que tu fais avec tes champignons toxiques ?


-     J’établis une zone morte, répondit Sophian calmement. Les Mycorax prospèrent dans leur miasme, et tout ce qui y entre dépérit. Mon objectif n’est pas de conquérir, mais de créer un environnement imprenable. Si ta marée verte est si impressionnante tu peux essayer de venir m’offrir des cadavres pour mes petits. Et tu n’as toujours pas répondu à ma première question.


Lila sourit en coin.


-     C’est stratégique. Mais ça manque de... grandeur. Moi, je construis un réseau aérien. Mes Sylphs se déplacent vite, contrôlent les courants, et espionnent leurs ennemis. Je vois tout avant même que quelqu’un ne m’atteigne. Et pour répondre à ton interrogation, vous n’êtes pas discret à parler de vos avatars depuis le début de la semaine alors que peu de personne possède le jeu encore maintenant. Si tu sais écouter, les informations viennent directement à toi.


Le ton devenait de plus en plus compétitif, chaque joueur cherchant à mettre en avant sa stratégie. Mais alors que les échanges continuaient, je sentis une déconnexion grandissante. Ce jeu, pour moi, allait bien au-delà des chiffres ou des tactiques. Mon objectif n’était pas de simplement gagner, mais de construire quelque chose de durable, d’unique.


Finalement, après quelques échanges supplémentaires, nous prîmes congé de Lucan et Lila, leur confiance débordante et leur air supérieur nous laissant un peu épuisés et contrariés.


-     Ils sont... intenses et particulièrement odieux. J’ai rarement vu des glands aussi loin du chêne, commenta Braham en secouant la tête.


-     Ils sont surtout trop obsédés par les chiffres, ajoutai-je. Le jeu n’est pas qu’une question de conquête immédiate. Construire une race, c’est un processus, un engagement. La race des orcs reste au mieux basique au vu de ses dires. Néanmoins cette natalité débridée peut vite devenir un problème pour d’autres races se développant dans la même zone qu’eux. Je vous conseil de faire attention si vous venez à le croiser lui ou ses rejetons, sinon le partage des ressources risque de mener à une guerre.  


Sophian acquiesça.


-     C’est vrai. Et je pense que nous avons tous quelque chose d’unique à offrir. Si on pouvait réunir nos espèces un jour… imagine ce qu’on pourrait accomplir.

L’idée me frappa comme une évidence. Nos races, si différentes, pourraient se compléter parfaitement. Les Pyraks fournissant une force brute, les Mycorax leur environnement empoisonné, et mes dragons apportant une domination aérienne. Mais il restait tant de barrières, tant de questions sans réponse.


Alors que nous quittions le parc, une chose était claire : le jeu allait être de plus en plus passionnant à mesure que nous rencontrerons d’autres candidats à la divinité.


Après avoir quitté le parc, mes pensées tourbillonnaient encore autour de notre échange avec Lucan et Lila. Leur confiance en leurs stratégies était indéniable, mais leurs méthodes semblaient si éloignées de ce que je tentais de construire. Je ne pouvais nier que leurs races présentaient des avantages certains : la force brute des orcs et la mobilité des Sylphs étaient des atouts redoutables. Mais ces approches purement offensives ne résonnaient pas avec ma vision. Je voulais bâtir un empire draconique qui ne soit pas seulement puissant, mais durable et unique afin qu’il alimente ma future divinité.


Sophian et Braham, visiblement aussi troublés que moi, s’arrêtèrent pour prendre un café avant de rejoindre leurs cours respectifs. Je décidai de prendre un autre chemin, préférant m’isoler un moment pour réfléchir. Alors que je passais près de la bibliothèque universitaire, une idée me traversa l’esprit. Si Lila avait raison et que nous parlions trop ouvertement de nos stratégies, il était peut-être temps d’en apprendre davantage sur les autres joueurs. Ce jeu, bien que nouveau, semblait déjà attiser des rivalités et des alliances potentielles. Mais il cachait aussi des mystères qui me fascinaient autant qu’ils me mettaient en garde.

Une fois chez moi, je passai la soirée à explorer les forums et les discussions en ligne sur le jeu. Les communautés naissantes regorgeaient déjà de rumeurs, de stratégies partagées, et de récits de joueurs enthousiastes. La diversité des incarnations m’émerveilla : certaines races étaient d’une étrangeté qui dépassait tout ce que j’aurais pu imaginer. Des golems d’argile capables de fusionner avec leur environnement, des sirènes utilisant leur chant pour manipuler les autres joueurs, ou encore des nécromanciens qui collectaient des âmes pour construire des armées d’esprits. Chaque joueur semblait être à la fois émerveillé et dépassé par la profondeur du jeu.


Un fil de discussion attira particulièrement mon attention. Un joueur racontait une rencontre qui me glaça le sang. Il décrivait un monstre identique en tout point à son propre avatar, mais avec une aura sombre et menaçante. Ce double, presque sauvage, semblait animé d’une haine viscérale à son égard, comme s’il cherchait à le détruire à tout prix. L’auteur expliquait qu’il avait réussi à le repousser, mais pas à le vaincre. Il demandait si d’autres avaient vécu une expérience similaire.


Les réponses affluaient. Plusieurs joueurs partageaient des récits similaires : des doubles sombres, déformés, surgissant dans des moments cruciaux, souvent plus forts ou plus rapides que leur version originale. Certains affirmaient que ces créatures les avaient attaqués sans relâche, disparaissant mystérieusement après avoir infligé des dégâts importants. L’un des joueurs théorisait que ces doubles représentaient une sorte de test ou de contrepartie, une manière pour le jeu de défier les prétendants à la divinité.


Je frissonnai en me souvenant du dragon noir jailli du lac de pétrole. Ce monstre, qui ressemblait à une version maléfique de ma propre incarnation, m’était apparu peu de temps après mon arrivée dans le jeu. Bien qu’il ait fui après sa naissance, l’idée qu’il puisse revenir me traquait comme une ombre invisible. Si ce dragon noir n’était pas unique et que d’autres joueurs faisaient face à des doubles similaires, alors le danger était bien réel. Pire encore, la présence de mon œuf dans mon nid m’exposait davantage. Si ce double venait à me traquer, je serais dans une situation critique, incapable de fuir sans abandonner mon futur héritier.

La nuit était tombée, mais mes pensées tourbillonnaient encore. Je me forçai à éteindre l’écran de mon ordinateur et à me préparer pour une nouvelle session de jeu. J’avais besoin de me concentrer sur la protection de mon nid, tout en planifiant mes prochaines étapes. Si le dragon noir décidait de revenir, je devais être prêt à le repousser ou, au pire, à le ralentir suffisamment pour protéger mon œuf.


Le casque VR sur la tête, je plongeai dans l’obscurité familière de ma caverne. Le calme ambiant était presque trompeur. Je m’approchai du nid, veillant à ce que tout soit en ordre. L’œuf reposait dans sa cavité de pierre, pulsant doucement, sa lueur dorée éclairant les parois rocheuses. Je me sentis immédiatement apaisé par sa présence, mais aussi alourdi par la responsabilité qu’il représentait.


Je vérifiai les fortifications que j’avais créées autour du nid. Elles semblaient solides, mais mon esprit était envahi par des scénarios inquiétants. Si le dragon noir attaquait, mes défenses tiendraient-elles ? Probablement pas. Je devais redoubler d’efforts. Utilisant ma télékinésie, je renforçai les murs de pierre, créant une seconde barrière plus dense. Puis, je sculptai des pics le long des entrées pour ralentir les intrusions potentielles. Ce travail, bien qu’éreintant, me donnait un sentiment de contrôle sur une situation qui semblait parfois hors de ma portée.

Alors que je peaufinais mes fortifications, une vibration faible, presque imperceptible, traversa le sol. Je me figeai, tendant l’oreille. C’était comme si quelque chose, loin dans les galeries, se mettait en mouvement. Mon instinct de prédateur se réveilla, mais cette fois, il était teinté d’une peur sourde. Je pris une profonde inspiration pour calmer mon esprit.


Une notification apparut alors devant mes yeux :


"Cycle de croissance : L’œuf entre dans sa deuxième phase. Assurez un environnement stable pour maximiser ses chances de survie."


Je m’approchai lentement du nid. L’œuf brillait plus intensément, ses veinules dorées pulsant à un rythme plus rapide. Une chaleur nouvelle émanait de sa surface, renforçant le lien presque tangible entre lui et moi. Mon esprit bouillonnait de questions. Que signifiait cette deuxième phase ?

Était-ce un signe de force ou un appel qui pourrait attirer des prédateurs ? Je devais rester vigilant.

Alors que je veillais sur l’œuf, mes pensées revinrent à mes échanges avec Sophian et Braham. L’idée d’unir nos forces continuait de germer. Si nos races pouvaient collaborer, nous aurions une chance de bâtir quelque chose d’inédit. Mais cela impliquait de franchir les barrières géographiques et de naviguer dans un monde rempli de joueurs aux intentions diverses. Lucan et Lila en étaient la preuve : tous n’étaient pas intéressés par l’idée de coopération.


Je me promis de discuter avec mes amis dès le lendemain. Si nous pouvions trouver un moyen de synchroniser nos efforts, cela pourrait nous donner un avantage décisif. Mais pour l’instant, ma priorité restait mon nid et mon héritier.


Je m’enroulai autour du nid, laissant ma chaleur réchauffer l’œuf tout en gardant mes sens en alerte. La tension dans l’air était palpable, comme si les galeries elles-mêmes retenaient leur souffle. Je savais qu’un moment crucial approchait, et que les décisions que je prendrais dans les jours à venir détermineraient le destin de ma lignée.