Chapitre 38 : Dans l’ombre de la mère
Le rugissement de la mère wyverne resta longtemps gravé dans la roche après que le silence eut repris possession de notre domaine. Même lorsque les dernières vibrations disparurent sous mes griffes, j’avais encore l’impression de sentir sa présence quelque part au-delà des galeries. Kaëna s’était finalement détachée de ma patte pour retourner près de la lézarde verte, tandis que Marrakhan restait devant notre carte improvisée. Son œil valide était fixé sur la grosse pierre représentant la mère. Il ne disait rien, mais ses griffes labouraient lentement le sol. Je savais ce qui se passait dans son esprit. Une partie de lui avait peur. Une autre voulait partir immédiatement dans la direction du rugissement pour vérifier si la créature était réellement aussi impressionnante qu’elle le paraissait. Cette seconde partie était précisément celle qui m’inquiétait.
— Tu partiras lorsque tu seras reposé.
Marrakhan releva la tête.
— Je peux partir maintenant.
— C’est exactement pour cette raison que tu ne partiras pas maintenant.
Il ouvrit la gueule pour protester, puis la referma. Je désignai son flanc encore marqué par les événements de la veille.
— Une reconnaissance ne sert à rien si l’éclaireur est suffisamment fatigué pour commettre une erreur. Tu dors. Tu manges. Ensuite tu pars.
— Je ne suis plus un dragonnet.
— Et moi, je ne suis pas encore un dieu. Nous avons donc tous les deux des progrès à faire.
Un grondement amusé monta de sa gorge. Il ne protesta plus et s’installa finalement près du bassin magmatique. Je restai un moment à observer la carte. Malgré son apparence rudimentaire, elle avait profondément changé ma façon de percevoir notre environnement. Jusqu’à présent, mes explorations avaient principalement consisté à avancer, mémoriser des intersections et reconnaître quelques repères. Ce système fonctionnait lorsque mon seul objectif était de chasser ou de revenir vivant au nid. Il devenait insuffisant lorsque je devais préparer une guerre. Maintenant, je voyais des axes de circulation, des zones d’étranglement, des itinéraires possibles et surtout les vastes portions de territoire dont nous ne savions absolument rien. Mon enseignement en gestion dans le monde réel me revenait d’une manière presque ridicule. Mon professeur aurait probablement été fier de savoir qu’un jour ses cours sur la collecte d’informations et l’analyse des risques me permettraient d’organiser l’extermination méthodique d’une famille de reptiles géants.
Quelques heures plus tard, Marrakhan se présenta devant moi. Il avait mangé, dormi et passé une partie de son repos à vérifier l’état de la lézarde. Cette dernière était capable de se lever, mais sa blessure l’empêchait encore de se déplacer normalement. Elle ne pourrait pas l’accompagner aujourd’hui. Mon fils semblait déçu, même s’il essaya de le cacher.
— Première règle, dis-je. Tu n’attaques rien.
— Je sais.
— Deuxième règle : si tu es repéré, tu fuis.
Il fronça légèrement le museau.
— Même une jeune ?
— Même une créature deux fois plus petite que Kaëna.
Un petit cri indigné retentit derrière nous. Je tournai la tête. Kaëna, qui mangeait tranquillement un morceau de viande, venait de comprendre que son nom était impliqué dans une comparaison peu flatteuse.
— C’était un exemple.
Elle continua à me regarder.
— Mange.
Elle reprit son repas sans enthousiasme.
Je reportai mon attention sur Marrakhan.
— Troisième règle : ta mission n’est pas de prouver que tu es fort. Tu dois revenir avec des informations. Si tu rencontres une wyverne et que tu réussis à la tuer, mais que les autres comprennent que quelqu’un surveille leur territoire, tu as échoué.
Son expression se ferma légèrement.
— Même si je gagne ?
— Surtout si tu gagnes.
Il resta silencieux quelques secondes avant d’acquiescer.
— Compris.
Je projetai vers lui les éléments dont j’avais besoin : les horaires approximatifs des sorties, le nombre de wyvernes visibles, les itinéraires utilisés, la position des jeunes, les endroits où elles se reposaient et toute information permettant de localiser la mère. Notre lien mental ne permettait pas encore une conversation parfaite à distance, surtout lorsque plusieurs galeries nous séparaient, mais les émotions fortes et certaines images pouvaient traverser la connexion. J’avais demandé à Marrakhan de revenir régulièrement plutôt que de disparaître pendant des heures.
Je l’observai quitter notre domaine avec une étrange sensation. Depuis sa naissance, j’avais constamment cherché à le protéger, puis à l’éduquer. Aujourd’hui, je l’envoyais volontairement vers l’endroit où vivaient les créatures responsables de la perte de son œil. Une partie de moi considérait cette décision comme parfaitement logique. Une autre voulait le suivre immédiatement.
Je résistai.
S’il devait devenir autre chose qu’une extension de ma volonté, je devais lui accorder des responsabilités réelles.
La première reconnaissance dura un peu moins de deux heures. Marrakhan revint sans blessure, mais son excitation était évidente. Il se dirigea directement vers la carte et commença à déplacer plusieurs pierres avec son museau.
— Une grande est partie par là.
Il désigna la galerie supérieure.
— Seule ?
— Oui. Elle a attendu ici avant de partir.
— Combien de temps ?
Il hésita.
— Je sais pas.
Je soupirai.
— Il va falloir apprendre à mesurer.
— Comment ?
Excellente question. Nous n’avions pas d’horloge.
Je réfléchis quelques instants avant de désigner le bassin d’eau. Une goutte tombait régulièrement depuis une fissure du plafond.
— On trouvera un moyen. Pour le moment, utilise ta respiration. Cent respirations, cinq cents, mille. Ce ne sera pas précis, mais nous pourrons comparer.
Il hocha la tête.
— Les jeunes étaient ensemble. Deux dormaient. Le troisième mangeait.
— Où ?
Il déplaça les pierres.
— Là.
À la deuxième reconnaissance, Marrakhan revint avec davantage de détails. L’une des grandes wyvernes avait quitté le nid tandis que la seconde restait près des jeunes. Les trois plus petites ne semblaient jamais s’éloigner simultanément de la grande caverne. L’une d’elles, légèrement plus petite que les autres, utilisait régulièrement le passage que nous souhaitions exploiter. Elle y entrait pour chasser de petits animaux dans les galeries couvertes de mousse avant de revenir avec ses proies. Le comportement m’intéressa immédiatement. Si nous voulions isoler une première cible, nous venions probablement de la trouver.
La troisième reconnaissance fut différente.
Marrakhan ne revint pas à l’heure approximative prévue.
Je tentai d’abord de ne pas m’inquiéter. Son retard pouvait avoir des dizaines d’explications. Une wyverne l’avait obligé à attendre. Une galerie était temporairement bloquée. Il avait découvert un nouvel itinéraire et décidé de le suivre. Toutes ces possibilités étaient parfaitement raisonnables.
Au bout d’un moment, elles cessèrent de l’être.
Je ressentis soudain quelque chose à travers notre lien.
De la peur.
Pas une inquiétude légère. Une peur violente, primitive, semblable à celle qui avait traversé Marrakhan lorsqu’il avait été attaqué par les wyvernes plusieurs jours auparavant.
Je me relevai immédiatement.
Kaëna redressa la tête.
— Reste ici.
Je me dirigeai vers l’entrée du domaine, prêt à déplacer la grande pierre, lorsqu’une image traversa mon esprit.
Marrakhan.
Immobile.
Caché.
Puis une sensation beaucoup plus claire.
Pas danger.
Attends.
Je me figeai.
Il savait que j’avais ressenti sa peur.
Il venait volontairement de m’empêcher d’intervenir.
Je détestais ça.
Mais j’obéis.
Les minutes qui suivirent furent parmi les plus longues que j’avais vécues depuis mon arrivée dans Genèse Divine. Les émotions qui traversaient notre connexion étaient trop imprécises pour comprendre exactement la situation. Je percevais sa tension, son effort pour rester parfaitement immobile, puis quelque chose d’autre. De l’émerveillement, mélangé à la terreur.
Finalement, sa présence commença à se rapprocher.
Lorsque Marrakhan franchit l’entrée du domaine, j’aurais probablement dû le féliciter d’être revenu sain et sauf. À la place, je grondai.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Il s’arrêta.
— Je l’ai vue.
Toute ma colère disparut.
— La mère ?
Il hocha la tête.
Même Kaëna s’approcha.
Marrakhan alla directement vers la carte. Il regarda la grosse pierre que nous avions utilisée pour représenter la créature, puis la poussa sur le côté.
— Pas assez grosse.
Je sentis un frisson parcourir mon dos.
Il chercha autour de lui avant de saisir un bloc presque aussi volumineux que son propre torse. Il le traîna jusqu’à la carte.
— Comme ça.
Je regardai la différence entre la pierre et celles représentant les adultes.
— Elle fait combien de fois leur taille ?
— Deux. Peut-être plus.
Il inspira profondément.
— Elle dormait quand je suis arrivé.
Je m’installai face à lui.
— Montre-moi.
Notre lien s’ouvrit davantage lorsqu’il se concentra. Les premières images furent confuses, mais peu à peu je reconstruisis ce qu’il avait observé.
La caverne des wyvernes était plus immense encore que ce que j’avais imaginé. Marrakhan l’avait observée depuis une fissure située plusieurs mètres au-dessus du sol, suffisamment étroite pour dissimuler son corps. Des formations rocheuses descendaient du plafond comme les crocs d’une gueule gigantesque. La lumière blanche aperçue précédemment venait bien de l’extérieur. Au fond de la cavité s’ouvrait une immense fracture dans la montagne, peut-être haute de plusieurs dizaines de mètres. Pour la première fois depuis ma naissance dans ce monde, un morceau du ciel de Genesis apparaissait devant moi à travers les souvenirs de mon fils.
Il était bleu.
Un bleu presque douloureux après toutes ces semaines passées sous terre.
Des nuages dérivaient au loin et quelque chose de vert apparaissait sous l’ouverture.
Des arbres.
Une forêt.
Le monde extérieur existait réellement à seulement quelques kilomètres de mon nid.
Mais Marrakhan ne regardait presque pas la sortie.
Son attention était fixée sur la créature couchée devant elle.
La mère wyverne.
Elle était monstrueuse.
Son corps dépassait largement celui des deux adultes que j’avais déjà rencontrées. Son torse épais reposait sur deux puissantes pattes postérieures dont les griffes noires s’enfonçaient dans la roche. Ses ailes formaient ses membres antérieurs et, même repliées contre son corps, leurs extrémités dépassaient derrière elle. La membrane était sombre, presque anthracite, parcourue de fines cicatrices blanchâtres. Plusieurs déchirures anciennes avaient laissé des ouvertures irrégulières près de l’extrémité de son aile droite, mais elles semblaient depuis longtemps cicatrisées.
Ses écailles n’étaient pas uniformes. La majorité de son corps portait une couleur gris roche, parfaite pour se confondre avec les parois de la caverne, tandis que son ventre et la partie inférieure de son cou tiraient vers un brun rougeâtre. Une série de plaques épaisses protégeait sa nuque jusqu’à la base de sa queue. Certaines étaient cassées. D’autres portaient des marques de morsures ou de griffes suffisamment grandes pour que je me demande quel genre de créature avait pu les lui infliger.
Sa tête était triangulaire comme celle des autres wyvernes, mais beaucoup plus massive. Deux cornes s’étendaient normalement derrière son crâne. L’une était intacte. L’autre avait été brisée presque à sa base. Une cicatrice partait de cette fracture, traversait le côté gauche de son visage et disparaissait sous sa mâchoire. L’œil situé sur son passage était blanc.
Aveugle.
L’autre, en revanche, brillait d’un jaune sombre.
Même dans le souvenir de Marrakhan, j’avais l’impression qu’il me regardait.
— Elle s’est réveillée ? demandai-je.
— Oui.
Le mot fut accompagné d’une nouvelle vague de tension.
Marrakhan avait observé la mère pendant son sommeil jusqu’à ce qu’une jeune wyverne revienne dans la caverne avec une créature morte entre les griffes. Le bruit avait réveillé la matriarche. Elle n’avait pas rugi. Elle avait simplement relevé la tête et observé le jeune déposer sa proie devant les autres.
Puis quelque chose d’intéressant s’était produit.
La mère avait grogné.
Pas de manière agressive.
Un ordre.
La jeune wyverne avait immédiatement reculé et laissé les deux autres manger avant elle.
Je fronçai les sourcils.
— Elle les contrôle.
Marrakhan acquiesça.
— Toutes.
Une seconde image apparut. L’une des grandes wyvernes s’était approchée trop près d’un amas de pierres situé contre une paroi. La mère avait frappé le sol avec sa queue et la créature s’était immédiatement éloignée.
— Qu’est-ce qu’il y avait derrière ?
— Je sais pas.
Je regardai la carte.
— Des œufs ?
— Peut-être.
La situation devenait plus complexe. Nous ne faisions pas face à un groupe de prédateurs partageant simplement un territoire. Il existait une organisation hiérarchique. La mère dirigeait les déplacements, la nourriture et probablement la défense de la tanière.
— Comment as-tu été repéré ?
Marrakhan détourna légèrement le regard.
— J’ai pas été repéré.
— Ta peur m’a presque fait quitter le nid.
— Elle a regardé vers moi.
Je restai silencieux.
— Directement ?
— Je sais pas.
Son aile frémit.
— Elle dormait. Puis elle a ouvert son œil et elle a regardé la fissure. Elle est restée comme ça longtemps.
— Et toi ?
— J’ai pas bougé.
Je ressentis une fierté immédiate.
Quelques jours plus tôt, Marrakhan aurait probablement interprété ce regard comme un défi.
— Combien de temps ?
— Huit cent trente-deux respirations.
Je clignai des yeux.
— Tu as compté ?
— Tu m’as dit de mesurer.
Un sourire se forma dans mon esprit.
— Bien.
Il redressa légèrement la tête.
— Ensuite elle s’est rendormie. J’ai attendu encore cinq cents respirations et je suis parti.
Cette fois, je ne cachai pas ma satisfaction.
— Tu as fait exactement ce qu’il fallait.
Son regard s’illumina.
Une notification apparut soudain dans mon champ de vision.
« Votre descendant Marrakhan a accompli une reconnaissance majeure sans engager le combat malgré la présence d’un ennemi supérieur.
Trait comportemental renforcé : Maîtrise de l’instinct.
Le développement des membres de votre lignée peut être influencé par leurs expériences et les enseignements transmis. »
Je relus silencieusement le message.
Voilà qui était nouveau.
Le système n’avait pas simplement récompensé Marrakhan pour avoir découvert la mère. Il reconnaissait une évolution de comportement. Nos descendants n’étaient donc pas condamnés à suivre uniquement les instincts hérités de leur naissance. Ils pouvaient développer des traits en fonction de leur vécu.
Je regardai Marrakhan.
Sa force avait toujours été évidente.
Aujourd’hui, pour la première fois, il venait de me prouver qu’il pouvait également faire preuve de retenue.
Je reportai mon attention sur la carte.
— Nous avons notre première cible.
Je désignai la plus petite pierre représentant une jeune wyverne.
— Celle qui chasse dans le passage secondaire.
Marrakhan sourit.
— On l’isole.
— Pas encore.
Son sourire disparut immédiatement.
— Père…
— Encore une reconnaissance.
Il grogna.
— Pourquoi ?
Je déplaçai plusieurs pierres.
— Parce que maintenant nous savons que la mère donne des ordres. Si l’un de ses jeunes disparaît, nous devons savoir comment elle réagit. Est-ce qu’elle envoie une wyverne le chercher ? Deux ? Est-ce qu’elle quitte elle-même le nid ?
Marrakhan suivit mes mouvements.
— Et après ?
Je regardai la pierre massive représentant la matriarche.
— Après, nous commencerons à lui enlever ses avantages un par un.
Mon regard glissa malgré moi vers l’espace situé derrière elle, là où Marrakhan avait aperçu le ciel.
Depuis ma naissance, j’avais vécu dans la pierre, l’humidité et l’obscurité. J’avais appris à considérer ces cavernes comme mon monde entier. Elles avaient été mon berceau, mon terrain de chasse, ma forteresse et bientôt le lieu de naissance de toute une espèce.
Mais elles étaient désormais devenues trop petites.
Quelque part derrière la mère wyverne s’étendait une forêt que je n’avais encore jamais foulée, sous un ciel que mes propres yeux n’avaient encore jamais contemplé.
Pour atteindre ce monde, il fallait franchir une dernière porte.
Et cette porte avait des crocs.