Genèse Divine

Chapitre 37 : Cartographier la guerre

04/09/2026 1 lectures

Le trajet du retour fut bien plus lent qu’à l’aller. La grande lézarde verte avançait difficilement entre Marrakhan et moi, son flanc blessé laissant derrière elle de petites gouttes sombres qui disparaissaient presque immédiatement dans la mousse humide. Chacun de ses pas semblait lui demander un effort considérable et, à plusieurs reprises, ses pattes fléchirent sous son poids. Marrakhan se pressait alors contre elle pour l’empêcher de s’effondrer. Je l’observais du coin de l’œil. Mon fils essayait de donner l’impression que la situation ne l’affectait pas, mais il échouait lamentablement. Son regard revenait constamment vers la blessure de la lézarde et, au moindre changement dans sa respiration, ses ailes se contractaient contre ses flancs tandis que ses griffes frappaient nerveusement la pierre. Je connaissais cette inquiétude. Je l’avais ressentie lorsqu’il avait perdu son œil, puis pendant l’éclosion de Kaëna. La voir aujourd’hui chez lui était étrange, mais pas désagréable.


Lorsque nous atteignîmes enfin notre territoire, j’ouvris les fortifications grâce à ma télékinésie. L’immense roche qui condamnait l’accès principal glissa lentement sur le côté dans un grondement sourd. À peine avions-nous franchi le premier cercle défensif qu’une petite silhouette rouge apparut au bout de la galerie. Kaëna resta immobile quelques secondes, son regard passant de moi à Marrakhan, puis à la lézarde. Son corps se tassa immédiatement contre le sol et je ressentis à travers notre lien un mélange de curiosité et de méfiance.


— Doucement.


Elle ne bougea pas. La lézarde verte releva péniblement la tête dans sa direction et les deux créatures s’observèrent. Kaëna inclina légèrement le museau tandis que la blessée faisait sortir sa langue fourchue pour analyser son odeur. Marrakhan se plaça immédiatement entre elles.


— Recule.


Kaëna le regarda, puis me regarda avant de reporter son attention sur la lézarde.


— Elle est blessée, expliquai-je. Et elle reste avec nous pour le moment.


Kaëna fit un pas. Marrakhan gronda et elle s’immobilisa. Je sentis malgré moi une pointe d’amusement monter en moi.


— Marrakhan.


— Elle va l’embêter.


— Elle l’observe.


— C’est pareil avec elle.


Kaëna poussa un petit cri plaintif avant de s’allonger exactement là où elle se trouvait. Marrakhan souffla bruyamment. Pour une fois, je décidai de lui donner raison.


Nous installâmes la lézarde dans une ancienne cavité située entre le bassin d’eau et la salle de nidification. L’endroit restait chaud sans atteindre les températures importantes de la zone magmatique et pouvait surtout être isolé du reste du domaine. J’utilisai plusieurs morceaux de mousse humide récupérés dans sa galerie pour nettoyer les plaies. Je n’avais toujours aucune compétence médicale digne de ce nom, mais au moins les saignements avaient pratiquement cessé. La vitalité de cette créature était impressionnante. Marrakhan resta près d’elle pendant toute l’opération. Kaëna aussi, à sa manière, puisqu’elle s’était installée quelques mètres plus loin, le museau posé entre ses pattes, observant sans bouger.


Lorsque j’eus terminé, la lézarde s’enroula contre la paroi. Marrakhan s’installa près de l’entrée.


— Elle va survivre ? demanda-t-il.


Je regardai les trois profondes entailles qui parcouraient son flanc.


— Je pense.


Il acquiesça sans quitter la créature des yeux.


— Mais maintenant, ajoutai-je, tu vas me montrer exactement ce que tu as découvert.


Il tourna la tête vers moi.


— Maintenant ?


— Maintenant.


Je quittai la cavité et rejoignis la grande salle centrale. Kaëna se leva aussitôt pour nous suivre et je ne l’en empêchai pas. Au centre de la pièce, je libérai une vaste portion du sol. Plusieurs réserves furent déplacées contre les parois, puis j’utilisai ma télékinésie pour rassembler des dizaines de pierres de tailles différentes. Marrakhan observa mon manège avec perplexité.


— Qu’est-ce que tu fais ?


— Une carte.


Il plissa son œil valide.


— Une quoi ?


Je souris intérieurement. Il était facile d’oublier que, malgré sa capacité à parler et son intelligence grandissante, Marrakhan n’avait jamais vu de carte de sa vie. Je déposai une grosse pierre devant nous.


— Ça, c’est notre nid.


J’en plaçai une seconde beaucoup plus petite à quelques dizaines de centimètres.


— Là, la caverne où vivait notre invitée.


Puis une troisième.


— Et là, le passage que tu m’as montré.


Marrakhan comprit presque immédiatement. Il s’approcha et poussa la pierre avec son museau.


— Non. Plus loin.


Je la déplaçai.


— Comme ça ?


— Encore.


Je suivis ses indications. Peu à peu, le sol de notre domaine se transforma. Des lignes de petits cailloux représentèrent les galeries, des pierres plus imposantes symbolisèrent les salles principales et Marrakhan me corrigeait régulièrement, revenant sur certaines distances ou ajoutant des bifurcations que je n’avais jamais empruntées. Je fus impressionné par la quantité de détails qu’il avait retenue.


— Là, expliqua-t-il en griffant la pierre, ça descend.


Je créai une légère pente dans notre représentation.


— Et ici ?


— Ça remonte beaucoup. Après, il y a le grand vide.


— La caverne des wyvernes.


Il hocha la tête. Je déposai une pierre noire pour la représenter, puis plusieurs autres autour.


— Combien ?


Marrakhan resta silencieux un instant.


— J’en ai vu cinq.


Je fronçai les sourcils.


— Cinq en plus de la mère ?


— Je n’ai pas vu la mère.


Cette information me dérangeait.


— Décris-les.


Il se concentra.


— Deux grandes. Presque celles qu’on avait déjà vues.


Cela confirmait mes soupçons. Au début de notre conflit avec ces créatures, trois wyvernes adultes patrouillaient régulièrement dans cette partie des cavernes. Nous en avions éliminé une. Il en restait donc deux. Mais les autres…


— Et les trois dernières ?


Marrakhan approcha trois petits cailloux de notre représentation.


— Plus petites. Beaucoup plus.


— Comme toi ?


Il secoua la tête.


— Plus grandes que moi. Mais leurs ailes sont moins larges que celles des autres. Elles volent mal dans les passages étroits.


Des jeunes. Je regardai la carte et tout devint plus logique. Les pertes que nous avions infligées n’avaient pas été remplacées par de nouvelles créatures apparues mystérieusement. La mère avait simplement poussé une partie de ses jeunes à prendre plus tôt la place des soldats disparus. Une réaction logique pour une espèce défendant son territoire, mais également une excellente nouvelle pour nous. Trois de leurs combattants étaient inexpérimentés.


Je déposai deux pierres plus grosses, puis trois plus petites. Enfin, une dernière roche, bien plus massive, au fond de la caverne pour représenter la mère, même si nous ignorions encore sa position exacte.


Marrakhan fixa notre représentation.


— On peut les tuer.


Je levai les yeux.


— Oui.


Son museau se retroussa légèrement.


— Alors on attaque.


— Non.


Son expression changea immédiatement.


— Père…


— Non.


— Elles ont blessé—


— Justement.


Je rapprochai une griffe des pierres.


— Regarde.


Marrakhan baissa les yeux.


— Cinq wyvernes visibles. Peut-être davantage. Une mère dont nous ignorons encore la puissance exacte. Un espace qu’elles connaissent parfaitement et dans lequel elles peuvent voler.


Je fis glisser la pierre représentant Marrakhan au milieu du groupe.


— Si nous entrons directement, elles nous entourent.


Je déposai ma propre pierre à côté.


— Même à deux, nous sommes en infériorité numérique.


Kaëna s’approcha à cet instant. Elle avait passé toute la discussion couchée à quelques mètres, donnant l’impression de dormir, mais évidemment, elle n’avait rien perdu. Elle s’avança entre les pierres. Marrakhan grogna.


— Ne touche pas.


Kaëna l’ignora. Elle renifla ma pierre, puis celle de Marrakhan, avant d’observer celles représentant les wyvernes.


— Kaëna…


Sa patte frappa l’une des petites pierres et celle-ci roula sur le côté. Marrakhan la remit immédiatement.


— Arrête.


Kaëna la repoussa.


— Kaëna.


Elle tourna la tête vers son frère, puis contourna lentement la carte. Son regard suivit les différentes lignes de petits cailloux représentant les galeries avant de s’arrêter devant l’une d’elles : le passage secret. Elle posa une patte dessus.


— Qu’est-ce que tu regardes ?


Ses yeux dorés remontèrent vers moi, puis elle poussa doucement plusieurs petits cailloux. La galerie disparut.


— Hé !


Marrakhan s’approcha. Kaëna recula tranquillement avant de s’asseoir. Je regardai l’espace vide qu’elle venait de créer. Quelque chose me dérangeait. Je remis les pierres. Kaëna tendit immédiatement une patte pour les retirer.


— Attends.


Je regardai Marrakhan.


— Ce passage… Tu m’as dit qu’il était étroit.


— Oui.


— Quelle taille ?


Il réfléchit.


— Une grande wyverne pourrait passer. Mais difficilement.


Je suivis mentalement le trajet.


— Et les jeunes ?


— Facilement.


Je déplaçai plusieurs pierres. Le réseau comprenait trois accès principaux à la grande caverne. Le premier était celui que j’avais déjà découvert lors de ma rencontre initiale avec les wyvernes : large, direct et suicidaire. Le second remontait vers les hauteurs et semblait principalement utilisé par les créatures pour chasser. Le troisième était celui découvert par Marrakhan : étroit, dissimulé et surtout très différent des deux autres.


Je désignai une zone située juste avant le débouché.


— Ici. Qu’est-ce qu’il y a ?


Marrakhan s’approcha.


— Des roches.


— Des roches comment ?


— Beaucoup.


Je commençai à comprendre.


— Stables ?


Il haussa légèrement les ailes.


— Je sais pas.


Kaëna poussa un petit cri. Nous nous tournâmes vers elle. Elle avait récupéré trois pierres de la carte et les empilait maladroitement : une grosse, une moyenne, puis une petite coincée à la base. Elle donna un coup de griffe dans la plus petite. L’ensemble s’effondra. Marrakhan resta silencieux. Moi aussi. Kaëna observa les pierres tombées avant de retourner tranquillement s’allonger.


Je laissai échapper un souffle amusé.


— Résolution indirecte.


— Elle a juste cassé notre carte.


— Non.


Je me tournai vers Marrakhan.


— Elle vient peut-être de nous montrer comment gagner.


Il regarda sa sœur, les pierres, puis moi.


— J’ai pas compris.


Je reconstruisis la partie concernée.


— Pourquoi combattre cinq wyvernes en même temps si on peut décider combien nous affrontons ?


Je séparai les petites pierres.


— Si cette galerie est réellement instable, nous pouvons la préparer. Pas l’effondrer complètement. Juste assez pour contrôler son ouverture.


Je déplaçai une jeune wyverne dans le passage, puis refermai la galerie derrière elle avec plusieurs pierres.


— Nous en attirons une et nous l’isolons.


Le visage de Marrakhan se transforma lentement. Son irritation disparut, remplacée par quelque chose de beaucoup plus dangereux.


Un sourire.


— On la tue.


— Oui.


Je plaçai une deuxième pierre.


— Puis une autre.


— Et encore une.


— Si elles nous laissent faire.


Il observa la carte avec une attention nouvelle.


— Elles vont comprendre.


— Probablement.


Je regardai la grosse pierre symbolisant la mère.


— C’est pour ça qu’on ne commencera pas par attaquer.


Le sourire de Marrakhan disparut.


— Quoi ?


— Nous allons apprendre leurs habitudes.


Je lui désignai différentes galeries.


— Combien partent chasser. Quand elles reviennent. Quels passages utilisent les jeunes. Est-ce qu’elles se déplacent seules ou en groupe. Où elles dorment. Où se trouve réellement la mère.


Marrakhan écoutait attentivement.


— Pendant plusieurs jours, tu vas observer.


Il se raidit.


— Seul ?


La question me surprit. Quelques heures plus tôt, il m’aurait probablement affirmé qu’il n’avait besoin de personne. Cette fois, il demandait. Je regardai vers la cavité où reposait la lézarde verte.


— Pas complètement. Quand elle sera suffisamment remise, elle pourra t’accompagner.


Je marquai une pause.


— Et cette fois, tu me racontes tout.


Marrakhan baissa légèrement la tête.


— Oui, Père.


Je posai une griffe devant lui.


— Je suis sérieux.


Son regard croisa le mien.


— Je sais.


Un silence passa.


— J’aurais dû te prévenir.


Je ne m’attendais pas à l’entendre.


— Oui.


Il gronda doucement.


— Tu aurais quand même dit non.


— Probablement.


Il eut un léger mouvement de tête qui ressemblait presque à un rire.


— Mais maintenant, repris-je, ce n’est plus seulement une exploration.


Je regardai notre carte.


— C’est une mission.


Je rapprochai sa pierre de la caverne ennemie.


— Et je te la confie.


Il se figea. Son regard se posa sur la représentation et je ressentis immédiatement quelque chose traverser notre lien. De la fierté. Pure. Brutale.


— Je trouverai tout ce qu’il faut.


— Sans te faire repérer.


— Oui.


— Sans attaquer.


Son enthousiasme diminua légèrement.


— Même si j’en ai une juste devant moi ?


— Surtout si tu en as une juste devant toi.


Il souffla.


— Très bien.


Kaëna poussa soudain un petit cri. Marrakhan tourna son regard vers elle.


— Quoi ?


Elle s’était relevée et sa tête était orientée vers l’entrée du domaine. Je sentis immédiatement son inquiétude, puis la mienne. Un son traversa les galeries. Profond. Si profond qu’il sembla d’abord venir de la roche elle-même. Le sol vibra sous mes griffes et quelques fragments de pierre tombèrent du plafond. Marrakhan se redressa brusquement tandis que la grande lézarde verte poussait un cri depuis sa cavité. Pas un cri de douleur. De peur.


Le grondement continua, puis devint un rugissement. Je n’avais encore jamais entendu un son pareil. Même les wyvernes adultes que nous avions affrontées ne produisaient rien de comparable. Ma poitrine vibra sous sa puissance. Puis le silence revint. Quelques secondes passèrent avant qu’un cri plus aigu ne réponde au loin, puis un second et un troisième.


Je regardai lentement Marrakhan. Il ne souriait plus.


— C’était elle ? demanda-t-il.


Je fixai la grosse pierre placée au centre de notre carte.


La mère.


— Je pense.


Kaëna vint se placer contre ma patte. Même elle ne cherchait plus à économiser ses mouvements. Je regardai les différentes pierres étalées devant nous. Quelques heures auparavant, elles ne représentaient qu’un territoire inconnu. Maintenant, elles représentaient un champ de bataille. Et quelque part au bout de ces galeries, une créature suffisamment puissante pour faire trembler la roche venait de rappeler à tous ceux qui pouvaient l’entendre qu’elle régnait encore sur ces lieux.


Je poussai lentement la pierre représentant Marrakhan vers les limites du nid ennemi.


— On ne change rien.


Il tourna son œil vers moi.


— Tu veux toujours que j’y aille ?


— Plus que jamais.


La peur traversa brièvement son regard avant de disparaître. Il hocha la tête.


Je reportai mon attention sur la carte. La force de notre ennemie était immense, mais désormais nous avions quelque chose que nous n’avions jamais possédé auparavant : des informations, un passage et surtout un plan. La mère wyverne contrôlait peut-être encore la sortie des grottes, mais pour la première fois depuis ma naissance dans ce monde, je ne me demandais plus si nous réussirions un jour à passer.