Genèse Divine

Chapitre 36 : Ce que Marrakhan protégeait

25/08/2026 1 lectures

Le bruit ne se répéta pas. Je restai pourtant immobile plusieurs secondes, la tête légèrement inclinée, les muscles de mon cou tendus sous mes écailles. Autour de moi, la caverne poursuivait sa respiration habituelle. Le bassin de lave crépitait doucement dans son renfoncement, des gouttes d’eau tombaient quelque part dans une galerie secondaire avec la régularité exaspérante d’une horloge, et Kaëna s’était blottie contre ma patte comme si rien de ce qui existait au-delà de notre nid ne méritait suffisamment son attention pour justifier un déplacement. Pourtant, j’avais entendu quelque chose. Pas le pas lourd de Marrakhan. Je connaissais maintenant trop bien la manière dont ses griffes frappaient la roche lorsqu’il marchait sans chercher à se dissimuler. Ce son avait été plus léger. Un frottement, suivi d’un déplacement rapide de pierres, puis plus rien. Kaëna releva lentement la tête. Ses yeux dorés se tournèrent vers la galerie empruntée quelques instants plus tôt par son frère. Puis vers moi. Je plissai les yeux.


— Toi aussi ?


Elle ne répondit évidemment pas. À la place, elle posa son museau sur ma patte avant de fermer les yeux. Ce qui, venant d’elle, pouvait aussi bien signifier qu’elle n’avait rien entendu que signifier qu’elle considérait désormais le problème comme étant exclusivement le mien. Je laissai échapper un souffle chaud par les narines. Quelques heures auparavant, je me serais probablement levé pour suivre Marrakhan. J’aurais remonté sa piste, observé ses traces, cherché à comprendre exactement ce qu’il me cachait. C’était la solution la plus évidente. La plus directe. Et justement, la leçon que Kaëna venait de m’offrir résonnait encore dans mon esprit. Un obstacle n’avait pas toujours besoin d’être brisé. Parfois, il suffisait de retirer la bonne pierre. Je retournai donc vers le nid. Marrakhan finirait par revenir. Et lorsqu’il reviendrait, je regarderais ce qui avait changé. L’attente dura plus longtemps que prévu. Kaëna s’endormit rapidement, étendue de tout son long contre mon flanc. Je profitai du calme pour réorganiser mentalement les informations dont je disposais. Marrakhan avait commencé à multiplier les patrouilles vers la périphérie plusieurs jours auparavant. Il revenait parfois couvert d’une terre plus humide que celle présente dans les galeries qu’il prétendait surveiller. Une odeur végétale accompagnait régulièrement ses passages. Il avait également pris l’habitude d’emporter davantage de nourriture qu’il n’en consommait. Tous ces détails avaient existé séparément dans mon esprit. Maintenant que je les rassemblais, ils dessinaient une direction évidente.

La lézarde verte.

Je ressentis une légère irritation monter en moi. Pas réellement contre mon fils. Plutôt contre moi-même. J’avais placé cette créature à la périphérie de notre territoire après l’avoir sauvée d’une wyverne. À l’époque, j’avais demandé à Marrakhan de l’observer. De vérifier son comportement. De déterminer si elle pouvait devenir un danger ou une ressource utile. Puis les jours avaient passé. Les combats, l’œuf de Kaëna, les wyvernes, le Drakon, l’aménagement du domaine… Chaque nouvelle urgence avait repoussé cette question dans un coin de mon esprit. Marrakhan, lui, n’avait visiblement jamais cessé de s’en occuper. Un grondement lointain me tira de mes pensées. Cette fois, aucun doute. Marrakhan. Mais quelque chose clochait. Le rythme de ses pas était trop rapide. Je me relevai au moment où sa silhouette apparut dans la galerie. Il avançait presque en courant, ses ailes partiellement déployées pour maintenir son équilibre dans les virages. Une griffure récente traversait son poitrail, superficielle, mais suffisamment profonde pour avoir laissé couler quelques filets de sang entre ses écailles cuivrées. Je fis immédiatement un pas vers lui.


— Qu’est-ce qui s’est passé ?


— Père.


Un seul mot. Il s’arrêta devant moi, haletant. Son unique œil valide me fixa. La peur que j’y lus me fit oublier instantanément ma colère.


— J’ai besoin de toi.


Je tournai légèrement la tête vers la griffure.


— Ce sang…


— Ce n’est presque rien.


— Marrakhan.


— Ce n’est pas pour moi !


Sa voix claqua dans la caverne. Kaëna sursauta derrière moi et releva brusquement la tête. Marrakhan inspira profondément, cherchant visiblement à reprendre le contrôle de lui-même.


— C’est elle.


Je ne demandai pas de qui il parlait.


— La lézarde ?


Il hocha la tête. Pendant une seconde, aucun de nous ne parla. Puis je me dirigeai vers l’entrée.


— Montre-moi.


Marrakhan resta figé. Je m’arrêtai.


— Maintenant.


Cette fois, il se mit en mouvement. Nous laissâmes Kaëna dans le cercle intérieur du domaine après avoir refermé les accès principaux. La décision me déplaisait, mais les défenses avaient été conçues précisément pour ce genre de situation et notre lien me permettrait de ressentir immédiatement une détresse importante. Surtout, emmener une dragonne encore incapable de se déplacer rapidement dans une zone potentiellement attaquée par des wyvernes aurait été bien plus dangereux. Marrakhan avançait devant moi. Très vite, je compris pourquoi je n’avais jamais découvert son secret. Il ne suivit pas le chemin habituel. À quelques centaines de mètres de la caverne occupée par la grande lézarde, il bifurqua vers une fissure que j’avais toujours considérée comme trop étroite pour mener quelque part. Il se glissa entre deux formations rocheuses, replia ses ailes contre son corps et disparut presque entièrement dans l’ouverture. Je m’arrêtai devant le passage.


— Tu empruntes ça régulièrement ?


— Oui.


— Depuis combien de temps ?


Il continua d’avancer.


— Marrakhan.


— Quelques jours.


Je le suivis avec difficulté.


— Combien ?


Un silence.


— Depuis avant la naissance de Kaëna.


Je fermai les yeux une demi-seconde. Évidemment. La galerie s’élargit finalement et déboucha sur un réseau totalement différent de celui que je connaissais. La roche était plus sombre, presque noire par endroits, mais le sol était recouvert d’une mousse épaisse qui retenait l’humidité. Des filaments végétaux pendaient des fissures du plafond et plusieurs champignons translucides diffusaient une faible lumière verdâtre. L’odeur que Marrakhan rapportait sur ses écailles. Tout prenait sens.


— Tu explorais ça seul ?


— Pas seul.


Il accéléra. Je n’eus pas besoin de demander. Nous débouchâmes dans une petite cavité naturelle et je la vis. La lézarde verte était couchée contre la paroi. Je la reconnus immédiatement malgré son état. Son corps massif, dépourvu d’ailes, était recouvert de grandes écailles vert sombre parcourues de motifs plus clairs. Mais une partie de son flanc était désormais rouge. Trois entailles profondes traversaient sa chair. La marque de serres. L’odeur du sang emplissait la grotte. La créature releva faiblement la tête à notre arrivée. Ses pupilles se contractèrent en me reconnaissant, puis son regard se posa sur Marrakhan. Il s’approcha immédiatement. Et ce qu’il fit ensuite me surprit davantage que la blessure. Il abaissa son museau contre le sien. La lézarde ferma les yeux. Je restai immobile. Ce n’était pas le comportement d’un gardien envers une créature qu’on lui avait demandé de surveiller. Ce n’était même plus celui d’un prédateur tolérant la présence d’un autre animal sur son territoire. Ils se connaissaient.

Marrakhan recula finalement.


— Une wyverne l’a attaquée.


Je m’approchai du flanc blessé.


— Je vois ça.


— On était plus loin.


Je relevai les yeux.


— Plus loin où ?


Son silence fut suffisamment parlant. Je sentis ma mâchoire se contracter.


— Marrakhan.


— Elle connaît les galeries.


— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.


— Elle connaît des passages que nous ne connaissons pas !


— Et tu as décidé de les explorer seul.


— Je pouvais le faire.


Mon regard descendit vers la créature ensanglantée.


— Visiblement.


Il gronda.


— Ce n’est pas sa faute.


— Je n’ai jamais dit ça.


— Mais tu le penses.


— Non. Je pense que mon fils a décidé de s’aventurer dans un territoire contrôlé par des wyvernes sans prévenir personne, alors qu’il en a déjà perdu un œil.


Il recula légèrement. La remarque avait frappé exactement où je le voulais. Peut-être trop fort. Son aile droite se contracta contre son corps.


— Je voulais savoir.


Ma colère retomba d’un cran.


— Savoir quoi ?


Il détourna le regard.


Lorsqu’il répondit, sa voix avait perdu toute agressivité.


— Où elles vont.


Je gardai le silence.


— Après ce qu’elles m’ont fait… continua-t-il. Je les voyais passer. Toujours dans les mêmes directions. Certaines revenaient avec de la nourriture. D’autres disparaissaient pendant des heures. Elle…


Il désigna la lézarde d’un mouvement du museau.


— Elle savait comment les éviter. Alors je l’ai suivie.


— Pourquoi ne pas me l’avoir dit ?


Son regard revint vers moi.


— Parce que tu m’aurais interdit d’y aller.


Je ne répondis pas.


— Tu l’aurais fait.


— Oui.


— Voilà.


Une partie de moi eut envie de rugir. Une autre, beaucoup plus gênante, reconnut immédiatement la logique.


— Continue.


Marrakhan hésita, puis s’approcha d’une paroi située derrière la lézarde.


— On a trouvé ça.


À première vue, il n’y avait rien. Puis je remarquai le courant d’air, il était faible et frais ...Terriblement frais.

Depuis mon arrivée dans ces souterrains, l’air avait presque toujours porté l’humidité, la chaleur de la lave ou l’odeur minérale des profondeurs. Celui-ci était différent. Je m’approchai, une fissure courait entre deux blocs de roche, derrière se trouvait un espace. Marrakhan gratta légèrement la mousse présente à la base, révélant une ouverture assez large pour laisser passer la tête de la lézarde, mais certainement pas mon corps.


— Elle passe par là, expliqua-t-il. Moi, je dois prendre un chemin plus long. Ça contourne une partie des galeries des wyvernes.


Mon cœur accéléra.


— Jusqu’où ?


— Presque jusqu’à leur nid.


Je tournai lentement la tête vers lui.


— Presque ?


Il hocha la tête.


— Je l’ai vu.


Le silence devint lourd.


— Qu’est-ce que tu as vu, Marrakhan ?


Il inspira.


— Les autres.


— Les trois wyvernes ?


— Non.


Son œil se durcit.


— Plus.


Je sentis quelque chose se nouer dans mon ventre. Il projeta alors vers moi les souvenirs qu’il avait conservés par notre lien. Les images étaient imparfaites, déformées par sa perception, mais suffisamment précises. Une immense caverne. Des piliers naturels montant vers un plafond invisible, plusieurs corniches remplis de silhouettes ailées. Une première wyverne adulte, puis une seconde et plus bas, plusieurs corps plus petits de jeunes wyvernes trois, peut-être quatre.

Je compris immédiatement.


Nous avions déjà réduit leurs effectifs et la mère avait compensé.


Pas en faisant apparaître miraculeusement de nouveaux soldats adultes, mais en poussant probablement ses plus jeunes descendants à quitter le nid plus tôt, à occuper les positions laissées vacantes. Voilà pourquoi leur présence ne diminuait pas autant que je l’espérais. Mais l’image suivante fit disparaître cette réflexion.


Au fond de la caverne, derrière les silhouettes une lumière diffuse …

Et surtout, de l’air. Un courant suffisamment puissant pour faire frémir les membranes des ailes des jeunes wyvernes.


Je revins brutalement au présent.


— La sortie.


Marrakhan hocha lentement la tête.


— Je crois.


Je fixai la fissure. Pendant des semaines, les wyvernes avaient représenté une menace. Maintenant, la résolution de notre guerre de territoire prenait une autre dimension. Elles ne vivaient pas simplement près de notre chemin. Elles gardaient la porte vers l’extérieur. Un mouvement derrière moi attira mon attention. La grande lézarde tenta de se relever, mais sa patte céda sous son poids. Marrakhan fut immédiatement près d’elle.


— D’abord, on la soigne, dis-je.


Il releva la tête. Je vis la surprise dans son regard.


— Tu…


— Elle t’a ramené vivant plusieurs fois, j’imagine.


Il hésita. Puis acquiesça.


— Et elle vient de nous offrir quelque chose que nous cherchons depuis le début.


Je posai mon regard sur la créature.


— Elle fait donc partie de notre territoire.


Une étrange émotion traversa le lien qui m’unissait à Marrakhan , un sentiment de soulagement, puis de fierté. Je détachai plusieurs morceaux de mousse humide autour de nous et les approchai de la plaie avant de vérifier leur réaction. Je ne connaissais pas suffisamment les propriétés médicinales de cette végétation pour improviser un traitement complexe, mais nous pouvions au moins nettoyer la blessure et ralentir le saignement avant de transporter la lézarde vers une zone plus sûre. Marrakhan m’aida sans protester. Pendant que nous travaillions, je repensai à toutes les leçons que j’avais essayé de lui transmettre comme ne pas exterminer une population simplement parce qu’on pouvait la manger mais comprendre qu’un territoire ne se construisait pas uniquement par la force. Je croyais lui apprendre à devenir un meilleur prédateur. Peut-être était-il en train d’apprendre à devenir autre chose. Et cette pensée me troubla davantage que je ne voulais l’admettre. Lorsque la lézarde fut suffisamment stabilisée pour être déplacée, Marrakhan se plaça contre son flanc pour l’aider à marcher. Avant de repartir, je lançai un dernier regard vers la fissure. Le courant d’air effleura mon museau, il était froid et pur. Il portait une odeur que je n’avais jamais rencontrée dans ces souterrains, mais quelque chose de végétal.

Je fermai les yeux un instant. Après tout ce temps, le monde extérieur n’était peut-être plus qu’à quelques galeries de nous.

Il ne restait qu’un problème.

Entre lui et ma famille se trouvait un nid entier de wyvernes.


Et quelque part au milieu de ces créatures attendait leur mère. Je rouvris les yeux. Pour la première fois, je ne voyais plus les wyvernes comme des prédateurs rôdant autour de mon domaine. Je les voyais pour ce qu’elles étaient réellement. Le dernier verrou de notre prison.