Genèse Divine

Chapitre 33 : Le domaine du père des dragons

25/07/2026 2 lectures

Lorsque mes paupières s’ouvrirent de nouveau dans la pénombre chaude de mon sanctuaire, je sentis immédiatement le poids de mon corps draconique contre la pierre. La transition entre mon lit et cette caverne m’était devenue si naturelle que je ne savais plus vraiment lequel des deux mondes était le plus familier. Dans ma chambre, je respirais, j’étudiais, je mangeais à table avec mes parents et je prenais le bus comme n’importe quel étudiant de gestion. Ici, je sentais la roche vibrer sous mes griffes, la chaleur de la lave caresser mes écailles et les battements discrets de deux jeunes existences liées à la mienne.


Marrakhan dormait un peu plus loin, roulé sur lui-même, sa masse cuivrée occupant désormais une partie entière de la salle. Même endormi, il semblait prêt à se dresser au moindre bruit. Son œil valide, fermé, dissimulait pour l’instant cette vigilance brutale qu’il avait développée depuis sa blessure. L’autre côté de son visage portait encore la marque de son affrontement avec les wyvernes. La cicatrice s’était refermée, mais l’œil perdu restait un rappel silencieux de ma propre insuffisance. Je n’avais pas été là pour lui. J’avais beau répéter que la survie exigeait l’apprentissage par l’expérience, la vérité était plus simple et plus amère : mon fils avait failli mourir loin de moi.


Contre mon flanc, Kaëna était installée dans une position qui ne pouvait être que volontairement confortable. Sa petite tête reposait sur l’une de mes pattes avant, ses griffes minuscules accrochées à mes écailles comme si j’étais un simple coussin chauffant. Ses écailles rouge sombre, encore tendres par endroits, reflétaient les lueurs dorées de la lave en petites étincelles paresseuses. Contrairement à Marrakhan, qui, dès ses premiers jours, cherchait à se dresser, mordre, grimper et défier tout ce qui bougeait, Kaëna semblait avoir décidé que le monde viendrait à elle s’il en avait vraiment l’intention.


Je voulus retirer doucement ma patte pour me lever. Elle poussa aussitôt un petit cri plaintif, sans même ouvrir les yeux.


Je restai immobile.


Ses paupières se soulevèrent à peine. Une fente d’or apparut, me fixa, puis disparut aussitôt. Elle se blottit un peu plus contre moi, comme si elle venait de remporter une victoire qui ne méritait même pas qu’elle se fatigue à la célébrer.


Je poussai un long soupir, faisant trembler quelques poussières accrochées au plafond.


— Tu sais déjà très bien ce que tu fais, n’est-ce pas ?


Elle ne répondit évidemment pas. Elle se contenta d’étirer une aile minuscule avant de la replier avec lenteur, dans un geste d’un confort insolent.


J’aurais dû me montrer plus ferme. Je le savais. Dans n’importe quel manuel d’éducation, humain ou animal, cette attitude aurait sûrement été notée dans la colonne des erreurs à ne pas commettre. Ne pas céder aux caprices. Ne pas renforcer les comportements opportunistes. Ne pas devenir l’esclave émotionnel d’un être capable de produire des sons attendrissants à volonté.


Mais aucun de ces manuels ne concernait une dragonne rouge sombre née de mon essence vitale, couchée contre moi dans une grotte pleine de lave et de pièges mortels.


Je dégageai tout de même ma patte, lentement. Kaëna protesta d’un nouveau cri, plus aigu cette fois. Marrakhan ouvrit son œil valide.


— Elle recommence, grogna-t-il, sa voix encore lourde de sommeil.


Depuis qu’il avait atteint son stade adolescent, ses paroles avaient perdu une partie de leur maladresse initiale. Elles restaient simples, directes, souvent brutales, mais elles portaient désormais des nuances. Il ne parlait plus seulement pour nommer ce qu’il voyait ou ce qu’il voulait. Il commentait. Il jugeait. Il s’irritait. Il devenait quelqu’un.


— Elle est jeune, répondis-je.


— Elle est paresseuse.


Kaëna ouvrit les yeux d’un coup et leva la tête vers son frère. Le petit grondement qui sortit de sa gorge n’avait rien de menaçant. Il était beaucoup trop faible pour impressionner Marrakhan. Pourtant, il possédait une qualité particulière : une forme d’indignation parfaitement maîtrisée. Elle ne semblait pas dire “je vais te mordre”, mais plutôt “comment oses-tu remettre en cause mon droit naturel à être servie ?”.


Marrakhan la fixa quelques secondes, puis détourna la tête avec un souffle agacé.


— Elle comprend.


Je ne répondis pas immédiatement. C’était justement ce qui m’inquiétait et me fascinait. Kaëna comprenait vite. Trop vite, peut-être. Elle avait compris que mes mouvements vers la réserve signifiaient nourriture. Elle avait compris que Marrakhan réagissait plus facilement à la provocation qu’à l’affection. Elle avait compris que certains sons me faisaient interrompre ce que j’étais en train de faire. Elle avait compris que la chaleur de mon corps était plus stable que celle de la lave filtrée par la pierre.


Elle n’avait pas encore montré la puissance brute de Marrakhan, ni son instinct de combat presque sauvage. Mais il y avait dans ses yeux une attention étrange. Elle ne regardait pas les choses comme un nouveau-né émerveillé. Elle les évaluait.


Je me redressai enfin, forçant mon corps à quitter la torpeur agréable de la chaleur ambiante. Mes ailes se déplièrent lentement derrière moi, effleurant les parois proches. Depuis mon passage au stade adulte, ma caverne personnelle, autrefois immense à mes yeux de dragonnet, avait changé d’échelle. Elle n’était plus un monde. Elle était une pièce centrale, vaste mais limitée, au cœur d’un domaine qui devait maintenant répondre à des besoins plus nombreux que les miens.


Je décidai de faire ce que je repoussais depuis la naissance de Kaëna : inspecter l’ensemble de mon territoire, non plus comme un prédateur vérifiant son antre, mais comme le responsable d’un domaine vivant.


Une pensée suffit à ouvrir ma fenêtre d’état.


Nom : Athenael

Espèce : Dragon primordial

Croissance : Dragon adulte

Satiété : Stable

Compétences principales : Télékinésie, Vol, Souffle de feu

Titre actif : Père des dragons


Le système ne m’offrit aucune remarque supplémentaire. J’avais remarqué qu’il intervenait souvent au moment des grandes étapes, mais me laissait dans un silence presque inquiétant lorsqu’il s’agissait des décisions réellement importantes. Créer un œuf, vaincre une créature majeure, établir un territoire : tout cela méritait des notifications. Apprendre à ne pas étouffer ses enfants sous sa protection, apparemment, relevait de ma propre responsabilité.


Je quittai la salle du nid par le passage principal. La pierre y avait été lissée à force de passages, griffée par endroits par Marrakhan, marquée ailleurs par mes propres symboles. Kaëna tenta de me suivre, fit trois pas, puis s’arrêta devant une légère pente. Elle observa l’inclinaison comme s’il s’agissait d’un problème philosophique majeur, puis se tourna vers Marrakhan.


Il la regarda.


Elle poussa un petit cri.


— Non, répondit-il.


Elle pencha la tête.


— Marche.


Elle avança une patte, la posa avec une lenteur dramatique sur la pente, puis ramena son regard vers lui.


Marrakhan gronda.


Je dus me retenir de rire. Ou du moins, l’équivalent draconique d’un rire, qui aurait sans doute produit un souffle chaud peu rassurant.


— Laisse-la venir à son rythme, dis-je.


— Son rythme est immobile.


Kaëna, comme pour le contredire, descendit enfin la pente avec une prudence excessive, puis vint trottiner jusqu’à moi dès que le terrain redevint plat. Elle me lança un regard qui semblait exiger une reconnaissance officielle de cet exploit.


Je lui donnai un léger coup de museau sur le front.


— Très bien. Tu as survécu à une pente.


Marrakhan détourna la tête, mais je sentis par notre lien une pointe d’amusement qu’il refusait d’assumer.


La première zone que j’inspectai fut la réserve de nourriture. Située dans une cavité latérale, elle avait commencé comme un simple renfoncement où j’empilais des cadavres de lézards. Elle était désormais divisée en plusieurs sections. Les morceaux frais étaient stockés près d’une circulation d’air froid venant d’un tunnel inférieur. Les viandes séchées reposaient sur des plates-formes de pierre tiédie par un conduit secondaire relié à la source de lave. Plus loin, une zone était réservée aux proies vivantes de petite taille, principalement des lézards bleus blessés ou capturés, que je gardais pour l’entraînement des jeunes.


Kaëna s’approcha de cette dernière section avec un intérêt soudain.


— Non, dis-je immédiatement.


Elle s’immobilisa.


— Pas sans surveillance.


Elle tourna lentement la tête vers Marrakhan.


— Ne me regarde pas, grogna-t-il.


Je notai mentalement que la réserve était trop accessible. Kaëna ne possédait pas encore la force nécessaire pour briser les barrières de pierre, mais elle avait déjà compris que la force n’était pas toujours indispensable. Un interstice mal placé, une pierre déplacée au bon moment, un frère agacé que l’on pousse à intervenir… les failles d’un système n’étaient pas toujours physiques.


Cette pensée me fit presque sourire. Mes cours de gestion revenaient parfois dans mon esprit aux moments les plus étranges. Un système n’était solide que si ses procédures tenaient compte du comportement réel des individus, et non de celui qu’on aurait aimé leur attribuer. J’avais construit mes défenses en pensant aux prédateurs. Je devais maintenant les revoir en pensant à mes enfants.


Nous poursuivîmes vers les bassins de lave.


La chaleur y était plus intense. Une lumière rougeoyante baignait les parois, faisant danser des ombres massives autour de nous. J’avais creusé plusieurs conduits depuis la source principale pour alimenter de petites poches secondaires. Le bassin central me servait à régénérer mes blessures et à renforcer mon feu intérieur. Un bassin moins profond, entouré de pierre épaisse, avait été aménagé pour Marrakhan, dont l’affinité avec la chaleur et le magma était plus évidente depuis l’éveil de son souffle. Pour Kaëna, j’avais prévu une zone tiède, éloignée du contact direct avec la lave.


Elle la regarda avec méfiance, puis posa une patte sur la pierre chaude. Ses yeux se plissèrent de plaisir. Elle s’y installa aussitôt, ventre contre la surface, comme si l’inspection du domaine venait officiellement de prendre fin.


— Kaëna, appelai-je.


Elle ferma les yeux.


Marrakhan ricana.


— Elle a trouvé sa contribution.


Je fis léviter un petit caillou et le déposai délicatement devant elle. Ses paupières s’ouvrirent. Elle observa le caillou, puis moi, puis le caillou. Je voulais tester sa réaction, peut-être éveiller chez elle une curiosité pour la télékinésie. Elle tendit une patte, poussa le caillou de quelques centimètres, puis posa sa tête sur ses griffes.


Aucun effort supplémentaire.


Pourtant, elle avait déplacé le caillou vers le bord de la zone chaude, à l’endroit précis où un léger courant d’air le ferait rouler lentement jusqu’à heurter une petite aspérité. Le mouvement était minuscule, presque inutile. Mais il révélait une chose : elle avait observé le sol, l’inclinaison et le souffle d’air.


Je restai silencieux.


Marrakhan, lui, n’avait rien remarqué. Il fixait les bassins avec une impatience visible, comme s’il préférait s’entraîner à plonger dans la lave plutôt que perdre du temps à regarder sa sœur jouer avec des cailloux.


Nous continuâmes vers les zones d’élevage.


C’était probablement la partie de mon domaine qui me donnait le plus l’impression de bâtir autre chose qu’un simple repaire. Les lézards bleus s’étaient habitués à leur enclos naturel, une grande cavité humide où poussaient les champignons nécessaires aux scintillants toxiques. Ces petites créatures luminescentes, à mi-chemin entre insectes et fragments vivants de cristal, nourrissaient les lézards, qui eux-mêmes nourrissaient mes enfants et moi. L’équilibre restait fragile, mais il existait.


Des semaines plus tôt, je n’aurais vu dans ces créatures que des proies. Maintenant, je surveillais leur reproduction, leur alimentation, leur comportement. Je m’étais surpris à épargner certains individus plus vifs, non par pitié, mais parce qu’ils semblaient produire une descendance plus robuste. C’était étrange, cette bascule. Le prédateur en moi voulait consommer. Le gestionnaire voulait préserver. Le père voulait sécuriser.


Marrakhan s’approcha d’un lézard bleu qui s’était trop avancé. La créature se figea, consciente de la mort qui venait de poser son ombre sur elle. Mon fils la regarda un instant, puis détourna la tête.


— Trop petite, dit-il.


Je ressentis une satisfaction discrète. Il apprenait. Lentement, brutalement, avec des rechutes, mais il apprenait. Il comprenait que toute chose vivante n’était pas immédiatement une ressource à consommer. Certaines étaient des ressources futures. D’autres, peut-être, pouvaient devenir autre chose.


Je pensai à la grande lézarde verte.


Elle n’était pas ici. Elle occupait toujours la périphérie de mon territoire, dans une zone que j’avais tolérée sans vraiment l’intégrer. Marrakhan y passait plus de temps qu’il ne voulait bien l’admettre. Je l’avais vu revenir avec des traces de terre humide sur les pattes, des odeurs végétales inconnues accrochées aux écailles, parfois même avec moins de nourriture que prévu. Au début, j’avais cru à de la négligence. Maintenant, je n’en étais plus si sûr.


— Tu patrouilleras encore ce soir ? demandai-je d’un ton aussi neutre que possible.


Marrakhan se raidit.


La réaction fut légère. Un simple mouvement des épaules, une tension dans la queue, un battement d’aile retenu. Mais je le connaissais suffisamment pour la voir.


— Oui.


— Même zone ?


— Les wyvernes peuvent revenir.


C’était une bonne réponse. Trop bonne. Les wyvernes représentaient effectivement une menace. Il avait perdu un œil à cause d’elles. Il était normal qu’il surveille les approches. Mais il y avait dans sa voix une dureté qui sonnait moins comme de la prudence que comme une défense préparée.

Kaëna, allongée non loin sur une pierre tiède, ouvrit un œil.

Elle regarda Marrakhan. Puis elle me regarda. Puis elle referma les yeux.

Elle savait. Je n’avais aucune preuve, mais j’en étais certain. Cette petite paresseuse avait vu ou compris quelque chose. Peut-être l’avait-elle suivi. Peut-être avait-elle simplement noté les horaires, les odeurs et les mensonges maladroits. Elle était trop jeune pour parler clairement, mais pas trop jeune pour manipuler l’information.


Je terminai l’inspection par les défenses extérieures. Les galeries menant à mon domaine formaient désormais plusieurs couches de protection. La première était faite de passages étroits et de pierres mobiles que je pouvais refermer par télékinésie. La seconde comportait des pièges simples : sols instables, pointes rocheuses, stalactites fragilisées. La troisième était plus subtile, conçue pour ralentir plutôt que tuer, afin de me laisser le temps d’intervenir sans mettre mes enfants en danger. Je remarquai pourtant plusieurs faiblesses. Certaines zones étaient parfaites contre des créatures rampantes, mais peu efficaces contre des ennemis ailés. Les wyvernes pouvaient se poser sur des reliefs que j’avais négligés. Un jeune dragon maladroit pouvait aussi déclencher certains mécanismes par accident. Kaëna, elle, semblait déjà avoir repéré deux passages où son petit corps pouvait se glisser sans difficulté. Je fis bouger plusieurs pierres, modifiant légèrement l’angle d’un couloir. La manipulation était devenue plus naturelle depuis que ma télékinésie avait progressé, mais chaque changement exigeait encore de la concentration. Marrakhan observa en silence, puis m’aida à pousser physiquement un bloc trop lourd pour que je l’ajuste rapidement. Pendant quelques instants, nous travaillâmes sans parler. La pierre raclait la pierre. La chaleur montait depuis les conduits profonds. Kaëna s’était installée à l’écart, officiellement inutile, mais ses yeux suivaient chacun de nos gestes. Je déplaçai une dernière roche pour élargir un passage menant vers la salle centrale. À peine l’avais-je posée que Kaëna poussa un cri bref.

Je tournai la tête. Elle fixa le plafond. Je levai les yeux et remarquai une fissure fine, presque invisible, courant au-dessus du nouvel angle du couloir. Si Marrakhan avait percuté cette zone en pleine course, ou si une wyverne s’y était débattue, une partie du plafond aurait pu s’effondrer directement sur le passage intérieur.

Je restai immobile quelques secondes. Kaëna baissa la tête, satisfaite. Marrakhan grogna, mais cette fois sans moquerie.


— Elle a vu.


— Oui, répondis-je lentement. Elle a vu.


Je corrigeai la structure, renforçant la fissure avec plusieurs pierres imbriquées. Puis je regardai mes deux enfants. L’un massif, blessé, impatient, porteur d’une force qui cherchait encore sa direction. L’autre petite, brillante, paresseuse, déjà capable de voir ce que nous manquions en pleine action. Et moi, au milieu, essayant de faire tenir ensemble un domaine, une lignée et des instincts que je ne maîtrisais qu’à moitié. Une notification apparut alors dans mon esprit.


« Évaluation territoriale mise à jour.

Votre domaine présente les caractéristiques d’un sanctuaire mineur.

Stabilité : fragile.

Population liée : croissante.

Menaces extérieures : actives.

Conseil du système : définissez les rôles internes de votre lignée afin d’améliorer la cohésion du territoire. »


Je relus mentalement la dernière phrase. Définir les rôles.


Ce simple conseil me frappa plus durement que je ne l’aurais cru. Jusqu’ici, j’avais agi comme un père, un protecteur et un bâtisseur improvisé. Je nourrissais, je défendais, je réparais, je grondais, je guidais. Mais une lignée ne pouvait pas dépendre éternellement d’un seul être. Marrakhan ne pouvait pas rester uniquement mon bras armé. Kaëna ne pouvait pas être seulement une enfant à protéger ou une charmeuse à surveiller. Le futur œuf que je créerais peut-être un jour ne serait pas une simple extension de mes statistiques. Si je voulais devenir un dieu, je devais cesser de penser comme un joueur contrôlant des unités. Je devais penser comme le fondateur d’un peuple. Marrakhan redressa soudain la tête. Ses narines frémirent.


— Je vais patrouiller.


La phrase tomba trop vite.


Je le fixai. Il soutint mon regard, mais son corps était déjà tourné vers l’un des tunnels périphériques.


— Seul ? demandai-je.


— Je connais le chemin.


Ce n’était pas une réponse à ma question. Kaëna émit un petit son, presque amusé. Marrakhan lui lança un regard noir. Je compris que le moment n’était pas encore venu de forcer la vérité. Si je le coinçais maintenant, il se fermerait. Pire, il pourrait prendre plus de risques pour protéger son secret. Je devais observer, comprendre, puis agir. C’était désagréable. Mon instinct voulait le saisir par la nuque, le ramener au nid et lui ordonner de ne plus jamais disparaître de ma vue. Mais cet instinct était celui d’un père effrayé, pas celui d’un chef.


— Reviens avant que la chaleur du bassin central ne baisse, dis-je finalement.


Il inclina légèrement la tête.


— Oui, Père.


Il partit sans ajouter un mot, ses griffes frappant la pierre avec une cadence ferme. Je le suivis du regard jusqu’à ce que son corps cuivré disparaisse dans la galerie. Kaëna se rapprocha de moi, beaucoup trop innocemment. Elle frotta sa tête contre ma patte, puis leva les yeux vers moi.


— Toi, dis-je doucement, tu sais quelque chose.


Elle cligna des yeux. Puis elle ouvrit la gueule dans un bâillement exagéré avant de s’allonger sur mes griffes. Je soupirai. Au loin, très loin dans les galeries, un écho traversa la roche. Ce n’était pas encore un cri de guerre, ni même un rugissement proche. Plutôt une note aiguë, portée par les hauteurs, semblable au sifflement d’une créature ailée tournant dans un espace vaste. Une wyverne. Kaëna cessa de bouger. Je levai lentement la tête vers le tunnel où Marrakhan venait de disparaître. Mon domaine était plus grand qu’avant. Plus solide. Plus vivant. Mais plus il grandissait, plus les menaces semblaient nombreuses, et plus les secrets y trouvaient des recoins pour s’installer. Je resserrai mes griffes contre la pierre tiède.