Chapitre 32 : Les premiers liens et la formation
L’air de la caverne vibrait sous la chaleur du bassin de lave, baignant notre nid d’une lueur incandescente. Kaëna, encore maladroite sur ses pattes, s’était lovée contre mon flanc, son corps aussi grand qu’un lionceau. Ses écailles rouge sombre brillaient sous la lumière tamisée et je pouvais sentir la chaleur naturelle qui émanait déjà de son corps. C’était un bon signe. Elle était robuste.
Un peu plus loin, Marrakhan observait la scène, assis sur ses pattes arrière. Ses yeux dorés scrutaient sa jeune sœur avec une intensité que je ne lui connaissais pas. Il semblait hésiter, partagé entre l’envie de s’approcher et une réticence qu’il n’exprimait pas encore.
Je brisai le silence :
— Elle apprend vite.
Il grogna doucement, plissant les yeux.
— Ouais… mais elle est encore trop fragile.
— C’est normal, elle vient à peine d’éclore. Toi aussi, à ta naissance, tu étais bien plus faible qu’aujourd’hui.
Il souffla bruyamment, signe de son agacement, mais il ne répliqua pas.
Après plusieurs heures de repos, la petite s’éveilla et devant son impatience, je décidais de commencer un nouveau cours pour faire progresser son apprentissage.
Je projetai une image mentale à Kaëna, lui montrant comment utiliser ses griffes et ses crocs pour attraper une proie. Elle inclina légèrement la tête, comme si elle analysait l’information, puis se tourna vers le petit morceau de viande que j’avais placé devant elle. Son instinct la guidait, mais elle restait hésitante, reniflant timidement avant d’ouvrir la gueule. Son frère avait commencé par lui fournir une proie estropiée quelques heures après sa naissance. De mon côté je souhaitais reprendre les bases et commençais-je donc par un morceau de carcasse pour l’initier.
Marrakhan s’approcha d’un pas lourd et observa la scène avec un air critique.
— Elle ne sait même pas comment mordre correctement, grogna-t-il.
Il se baissa et, avec un geste brusque, arracha un morceau de viande avant de le déchiqueter avec ses crocs. Kaëna le regarda faire, fascinée, et tenta d’imiter son frère. Son premier essai fut maladroit, mais elle persista, mordant avec plus de vigueur cette fois.
Le gros dragon de cuivre hocha la tête, l’air un peu moins réticent.
— Pas trop mal, admit-il. Mais elle a encore du chemin à faire.
Je laissai échapper un léger grognement d’approbation.
— Elle apprendra en observant et en pratiquant. Comme toi à son âge.
Il grommela quelque chose d’incompréhensible et s’ébroua, envoyant des étincelles de lave derrière lui.
L’arrivée de Kaëna signifiait que nous devions renforcer notre repaire. Les wyvernes étaient toujours une menace, et nous ne pouvions nous permettre d’être attaqués alors que nous étions occupés à l’élever.
— Marrakhan, nous devons consolider l’entrée du nid. Je veux que tu bloques le passage principal avec une pierre plus massive.
— Compris.
Sans attendre, il s’élança vers l’entrée principale de la caverne et commença à rassembler des blocs de pierre. Grâce à sa force impressionnante, il empila plusieurs rochers, créant une barrière plus robuste.
Pendant ce temps, je disposai des cristaux luminescents aux abords du nid, apportant une source de lumière tamisée qui n’attirerait pas l’attention de prédateurs extérieurs. Kaëna observait nos mouvements avec curiosité, ses pupilles se dilatant à chaque scintillement des cristaux.
Une fois l’entrée sécurisée, Marrakhan disparut quelques instants avant de revenir avec une autre proie. Cette fois, il avait ramené un lézard bleu encore vivant, mais dont l’une des pattes arrière était visiblement brisée.
— Je l’ai attrapé exprès, expliqua-t-il. Pour qu’elle puisse s’entraîner sans galérer.
Kaëna s’approcha, intriguée par l’animal qui tentait de se traîner loin d’elle, c’était déjà la deuxième proie que son frère lui amenait. Son instinct la poussait à attaquer, mais elle hésitait encore.
— Elle doit comprendre comment immobiliser une proie, dis-je doucement. Observe bien ses mouvements.
Elle se tendit légèrement, ses muscles se contractant sous sa peau écarlate. Puis, dans un élan maladroit, elle bondit… et rata complètement sa cible.
Marrakhan gronda, un son grave et rocailleux qui résonna dans toute la caverne.
— Pitoyable, grogna-t-il.
Kaëna, vexée, plissa les yeux et recommença. Cette fois, elle atterrit plus près du lézard, mais il lui échappa de justesse en jappant.
— Ne gaspille pas ton énergie, la conseillai-je. Attends le bon moment.
Elle inspira profondément, analysa les mouvements erratiques de sa proie… et cette fois, lorsqu’elle bondit, elle planta enfin ses griffes dans le dos du lézard. Il poussa un cri bref avant de s’effondrer sous la douleur.
Marrakhan cessa de gronder et hocha la tête.
— Pas trop mal, admit-il.
Kaëna semblait satisfaite d’elle-même, même si elle haletait sous l’effort.
— Elle va progresser rapidement, murmurai-je.
Marrakhan, toujours assis à côté, observa sa sœur d’un œil attentif.
— Hm. Je vais patrouiller dans les galeries, déclara-t-il enfin.
Avec le nid sécurisé et Kaëna commençant son apprentissage, je repris mes autres responsabilités. Marrakhan continua d’explorer les galeries proches pour repérer les mouvements des wyvernes et améliorer nos défenses.
De mon côté, je me consacrai à l’éducation de la petite. Elle apprenait vite. Chaque leçon était absorbée avec une concentration intense. Ses instincts étaient aiguisés, mais elle était aussi plus réfléchie que Marrakhan à son âge.
Elle analysait avant d’attaquer, mémorisait nos gestes et répétait nos techniques avec précision. Elle n’était pas une simple brute de combat ; elle montrait déjà des signes de stratégie.
Marrakhan, bien qu’occupé par ses propres tâches, gardait toujours un œil sur elle. Parfois, il revenait au nid, déposait une proie et repartait sans un mot. D’autres fois, il l’observait discrètement s’entraîner, comme s’il évaluait lui-même ses progrès.
Un soir, alors que je préparais un nouveau plan pour les jours à venir, il revint au nid et s’installa près de moi.
— Père, dit-il lentement.
Je levai la tête.
— Oui ?
Il fixa Kaëna, qui dormait paisiblement non loin de nous.
— Tu comptes vraiment créer un autre œuf bientôt, hein ?
J’acquiesçai.
— Oui. Notre lignée doit s’agrandir.
Marrakhan resta silencieux un instant avant de lâcher un léger grondement.
— J’espère juste que cette fois, ce sera un mâle.
Je souris légèrement.
— Pourquoi ? Tu as peur qu’elles deviennent plus fortes que toi ?
Il grogna en secouant la tête.
— Non. Mais… c’est étrange d’être le seul frère.
Je ne répondis pas immédiatement.
— Peu importe qui naîtra, il ou elle fera partie de notre lignée. C’est tout ce qui compte.
Il hocha lentement la tête, puis détourna les yeux vers l’entrée de la caverne.
— Je vais continuer ma patrouille.
— Sois prudent, Marrakhan.
Il grogna en guise de réponse et disparut dans l’obscurité des tunnels.
Je baissai les yeux vers Kaëna, qui dormait toujours. Je m’installais autour d’elle, m’enroulant autour d’elle.
Alors que j’ouvrais les yeux après ma reconnexion, le crépitement du bassin de lave et les respirations régulières de Kaëna emplissaient la caverne d’un calme trompeur. Pourtant, en moi, tout était en alerte. Marrakhan était parti depuis trop longtemps, cela faisait déjà deux jours qu’il avait disparu de notre nid.
Je me levai lentement, mon regard se portant instinctivement vers l’entrée du tunnel qu’il avait emprunté. D’ordinaire, il ne mettait pas plus de quelques heures à revenir, sauf lorsqu’il traquait une proie plus coriace. Mais cette fois-ci, quelque chose était différent.
Le lien mental que nous partagions était étrangement silencieux. D’habitude, je percevais au moins des bribes de ses émotions, des vagues de satisfaction lorsqu’il traquait quelque chose ou des montées d’adrénaline lorsqu’il combattait. Là, il n’y avait qu’un vide troublant.
Mon instinct me dictait de partir à sa recherche, mais je ne pouvais pas laisser Kaëna seule. Bien qu’elle soit encore minuscule, l’énergie qu’elle dégageait pourrait attirer des prédateurs. Je me contentai donc de rester à l’entrée de la caverne, scrutant l’obscurité des galeries en espérant voir surgir sa silhouette familière.
Et enfin, je perçus un écho dans notre lien. Faible, distant, mais il était là.
Je redressai la tête, les sens en alerte. Quelques instants plus tard, des pas lourds résonnèrent dans le tunnel principal. Marrakhan était de retour.
Quand il apparut enfin, sa démarche était plus lente qu’à l’accoutumée. Il n’était pas blessé, du moins pas visiblement, mais son attitude était différente. Son regard doré évitait le mien, et ses ailes étaient légèrement repliées, comme s’il cherchait à masquer une fatigue qu’il ne voulait pas admettre.
Je me plantai devant lui, l’empêchant d’aller plus loin.
— Où étais-tu ? demandai-je, mon ton plus sec que je ne l’aurais voulu.
Il s’arrêta net, me fixant brièvement avant de détourner les yeux.
— Je suis allé plus loin que prévu, répondit-il, évasif.
Je plissai les yeux. Ce n’était pas une réponse satisfaisante.
— Pourquoi ne pas m’avoir prévenu ?
Il souffla bruyamment par les narines, clairement agacé par mon insistance.
— Je voulais explorer seul, voir jusqu’où je pouvais aller.
Un silence s’installa entre nous. Je sondai son regard, cherchant à percer ce qu’il me cachait. Il ne mentait pas, mais il omettait quelque chose.
— Et qu’as-tu trouvé ?
Marrakhan hésita une fraction de seconde avant de hausser les épaules.
— Rien d’important.
Mensonge.
Ou plutôt, une vérité incomplète.
Je serrai légèrement les mâchoires, mais je décidai de ne pas insister. Si je le pressais trop, il se braquerait. Il finirait par parler quand il se sentirait prêt… ou quand les conséquences de ce qu’il avait découvert nous rattraperaient.
Je le laissai passer, observant sa silhouette massive disparaître dans l’un des tunnels secondaires.
Je savais où il allait. Il avait commencé à aménager son propre espace, une grotte annexe qu’il s’était appropriée. Ce n’était pas qu’une simple tanière : c’était son territoire.
Dès qu’il avait été assez grand pour chasser seul, Marrakhan avait commencé à y rassembler ses trophées. Des ossements d’anciennes proies, des pierres précieuses arrachées aux parois des galeries, des cristaux luminescents soigneusement disposés pour éclairer la grotte d’une lumière tamisée.
C’était un repaire digne d’un jeune prédateur qui cherchait à affirmer son indépendance.
Et c’était là qu’il se rendait maintenant, sans doute pour éviter mes questions.
Je me postai à l’entrée du tunnel qui menait à sa grotte, hésitant un instant avant de lui envoyer une impulsion mentale.
— Tu veux parler de ce que tu as trouvé ?
Un long silence. Puis, une réponse laconique.
— Pas maintenant.
Je soupirai, comprenant que je n’obtiendrais rien de plus pour l’instant.
Je retournai auprès de Kaëna, qui s’était réveillée et observait mon retour avec ses grands yeux curieux. Elle se redressa maladroitement sur ses pattes encore instables, avant de trottiner vers moi et de se blottir contre mon flanc.
Je baissai la tête et laissai mes griffes effleurer doucement ses écailles de rubis.
Puis, mon regard dériva vers l’endroit où serait placé le futur œuf.
Je pouvais en créer un autre maintenant. Mon pouvoir était à nouveau disponible, et tout semblait prêt. Mais étais-je réellement dans une position pour agrandir encore la lignée ?
Avec Marrakhan qui devenait de plus en plus secret et indépendant, avec Kaëna encore si fragile, avec les wyvernes qui rôdaient toujours dans les tunnels… Était-ce vraiment le bon moment ?
J’avais toujours vu la croissance de ma lignée comme un impératif. Plus nous étions nombreux, plus nous étions forts. Mais à quoi bon créer un autre descendant si je ne pouvais pas lui assurer une vie sûre et stable ?
Je contemplai la cavité de pierre où serait déposé le futur œuf. Elle était prête. Mais moi, je ne l’étais peut-être pas.
Je laissai échapper un long souffle.
Créer une vie, ce n’était pas simplement un acte biologique. C’était une responsabilité immense. Kaëna demandait déjà toute mon attention. Marrakhan, même s’il prétendait pouvoir gérer seul, était encore en pleine transition et semblait entrer dans une phase de rébellion.
Peut-être devais-je attendre.
Peut-être devais-je me concentrer sur ce que j’avais déjà construit avant de chercher à l’agrandir davantage.
Je relevai les yeux vers l’entrée de la caverne, mon esprit toujours troublé par l’attitude de Marrakhan. Il me cachait quelque chose. Et tant que je ne saurais pas quoi, je ne pourrais pas me permettre de me disperser.
Je devais protéger ma lignée.
Et pour cela, je devais d’abord comprendre ce qui se passait sous mon propre toit.