Chapitre 31 : L’Éclosion du dragonnet
L’air de la caverne était chargé d’une tension palpable. Une chaleur inhabituelle flottait dans l’atmosphère, portée par les pulsations incandescentes de l’œuf rouge qui trônait dans son nid de pierre. Depuis mon retour, la progression de l’incubation avait atteint 95 %, et chaque pulsation de l’œuf me rappelait que le moment approchait à grands pas.
Mais avant que l’éclosion ne se produise, j’avais encore un objectif à accomplir.
Je lançai un regard en direction de Marrakhan, qui veillait près de l’entrée du nid, les yeux rivés sur l’œuf avec une intensité que je ne lui connaissais pas. Il semblait absorbé par le spectacle, mais lorsqu’il sentit mon regard sur lui, il se redressa et souffla par les narines.
— Tu pars encore ? demanda-t-il d’une voix grave.
— Juste pour un moment, répondis-je en secouant mes ailes. Je dois vérifier l’état du lézard.
Marrakhan grogna doucement, ses yeux dorés se plissant. Il n’était pas convaincu par mon choix, mais il ne protesta pas.
— Ne tarde pas trop, Père. Quelque chose me dit que cette chose va éclore plus tôt que prévu.
Je hochai la tête avant de m’éloigner à grands pas vers l’entrée de la caverne. L’instinct me dictait que l’éclosion était proche, mais je devais m’assurer que notre nouvel invité ne constituait pas une menace avant que ma lignée ne s’agrandisse.
Le chemin jusqu’à la grotte où j’avais laissé le lézard vert fut rapide. Lorsque j’arrivai, je fus surpris de voir qu’il était réveillé et en train de grignoter les restes de la wyverne que j’avais laissés. Son regard se posa immédiatement sur moi, mais cette fois, il ne recula pas. Il me fixait avec une expression difficile à interpréter : prudence, défiance, ou peut-être une certaine reconnaissance.
Je me tins droit devant lui, projetant une image mentale de neutralité et de dominance.
— Tu as bien récupéré, lançai-je en paroles et en images mentales mêlées.
Le lézard ne répondit pas, mais je vis son corps se détendre légèrement. Il savait que je n’étais pas là pour lui faire du mal.
J’avançai lentement et me postai à quelques mètres de lui.
— Ce territoire est le mien, dis-je avec fermeté. Tant que tu restes ici, tu es sous ma protection. Mais tu devras respecter mes règles.
Il leva légèrement la tête, ses yeux sombres brillant sous la lueur des mousses bioluminescentes. Une sorte de compréhension mutuelle semblait s’installer. Je ne cherchais pas à le dominer totalement, seulement à établir une structure claire.
Après quelques instants, je projetai une image mentale de lui restant dans cette grotte et évitant les tunnels principaux de mon territoire. Il ne protesta pas.
Je laissai un dernier morceau de viande près de lui avant de faire demi-tour. L’œuf m’appelait.
Lorsque je revins au nid, je sentis immédiatement que quelque chose avait changé.
L’air était plus lourd, chargé d’une énergie indescriptible. Des crépitements d’énergie rougeoyante entouraient l’œuf, dont les pulsations s’étaient accélérées. La chaleur qu’il dégageait était désormais tangible, et la roche sous lui était parcourue de fines fissures noircies par l’intensité de son incubation.
Marrakhan était assis à l’entrée de la salle de nidification, son regard rivé sur l’œuf. Il ne bougea pas lorsque je passai devant lui, mais son grondement bas trahissait son excitation contenue.
Je m’approchai lentement. L’œuf trembla violemment.
Puis, une fissure apparut.
Un premier craquement résonna dans la caverne, suivi d’un second. La coquille épaisse commença à se briser en plusieurs endroits, laissant apparaître des éclats rouge vif.
— Elle est en train d’éclore, murmurai-je.
Marrakhan ne répondit pas, mais son regard restait fixé sur l’œuf.
Les pulsations devinrent erratiques, et soudain, une griffe écarlate transperça l’une des fissures. Une seconde griffe suivit, puis un frémissement agita tout l’œuf.
Le dragonnet à l’intérieur se débattait violemment, cherchant à briser sa coquille, mais quelque chose semblait l’en empêcher. Un liquide sombre, épais, s’échappait des brèches, recouvrant la surface lisse de l’œuf.
Je me figeai. Le liquide amniotique.
L’éclosion était plus difficile que je ne l’avais anticipé.
Sans attendre, je m’approchai et donnai un coup sec sur l’un des fragments fissurés. La coquille céda sous mon poids, s’effondrant en plusieurs morceaux.
Une petite silhouette rouge roula sur la pierre, haletante.
Elle était là.
Une dragonne, plus petite que Marrakhan à sa naissance, mais avec des proportions plus fines et des membres déjà bien formés. Ses écailles étaient rouge sombre avec des reflets dorés qui captaient la lumière du bassin de lave. Ses moignons définissant l’emplacement de ses futures ailes semblaient plus développés que lors de la naissance de son frère.
Elle laissa échapper un cri rauque, relevant lentement la tête. Ses yeux, encore flous, se posèrent sur moi.
Un instant de silence absolu s’installa dans la caverne.
Je me penchai doucement et projetai une image mentale de chaleur et de protection.
Le dragonnet cligna des yeux, puis, à ma grande surprise, ramena son petit corps contre ma patte avant et s’y blottit instinctivement.
Un faible sourire étira mes babines.
— Bienvenue dans ce monde, petite.
Marrakhan, qui était resté en retrait, n’avait toujours pas bougé.
Je sentais son regard peser sur nous, mais quelque chose dans son attitude m’alerta. Il semblait hésitant, presque… incertain.
— Marrakhan, viens voir, l’encourageai-je doucement.
Il resta figé un instant, ses griffes raclant légèrement le sol. Puis, lentement, il s’avança, ses mouvements plus rigides qu’à l’accoutumée.
Il s’arrêta à quelques pas, observant la petite dragonne avec un mélange de curiosité et de prudence.
Le dragonnet sentit sa présence et leva la tête vers lui. Un grondement aigu s’échappa de sa gorge, mais il n’était pas hostile.
Marrakhan, lui, sembla perturbé par cette réaction. Il baissa légèrement la tête, mais n’osa pas s’approcher davantage.
— Elle est… minuscule, grogna-t-il enfin.
Je laissai échapper un léger rire.
— Comme toi, à ta naissance.
Il grogna à nouveau, mais je pouvais voir que quelque chose luttait en lui. Peut-être de la peur, ou simplement de l’incertitude face à ce nouveau rôle qui s’imposait à lui.
— Tu n’es plus seul, Marrakhan. Elle fait partie de notre lignée. Ta sœur.
Il souffla par les narines, ses ailes frémissant légèrement.
— Je sais.
Mais il ne fit toujours pas un pas de plus.
La petite dragonne, elle, bailla largement et se roula sur le côté, s’endormant presque immédiatement contre ma patte.
Je jetai un dernier regard à mon fils, attendant qu’il fasse le premier pas.
Marrakhan détourna légèrement le regard, puis, après une longue hésitation… il s’allongea à quelques mètres de nous.
Le silence était seulement troublé par la respiration lente de la petite dragonne, encore exténuée par son éclosion. Son corps frémissait légèrement sous l’effet de la chaleur ambiante, son souffle à peine perceptible contre ma patte avant. Son odeur, un mélange de lave et d’air brûlé, était différente de celle de Marrakhan à sa naissance. Plus vive, plus intense.
Je sentais l’instinct me guider, me poussant à renforcer immédiatement notre lien. La télépathie, fragile au début, devait être solidifiée pour garantir une connexion forte entre nous.
Je projetai une image mentale de calme et de protection vers elle. Sa minuscule conscience, encore hésitante, s’ouvrit lentement à la mienne. Une sensation pure, sans langage structuré, traversa notre lien : chaleur, faim, curiosité.
— Tu es en sécurité, murmurai-je, appuyant mes pensées d’une vague de sérénité.
Elle frémit, ses paupières encore lourdes, mais un léger grondement satisfait s’échappa de sa gorge. Elle comprenait, d’une certaine manière.
Marrakhan, lui, restait en retrait, observant la scène avec un mélange d’appréhension et de curiosité. Son regard doré scrutait la petite dragonne, cherchant peut-être un reflet de lui-même dans cette nouvelle vie.
— Elle est… plus petite que moi quand je suis né, fit-il remarquer d’un ton grave, ses ailes frémissant légèrement.
— Elle est unique, comme toi, répondis-je calmement.
Il souffla par les narines, toujours sceptique.
— Elle a intérêt à être résistante.
J’ignorai sa remarque et me concentrai sur la prochaine étape essentielle : la nourrir.
Je pris un morceau de viande fraîche et le plaçai doucement devant le museau du dragonnet. Son odeur sembla immédiatement éveiller quelque chose en elle. D’un mouvement hésitant, elle ouvrit la gueule et renifla le morceau, puis referma lentement ses petites mâchoires dessus.
Marrakhan observa, sceptique.
— Elle sait au moins manger seule, c’est déjà ça.
Je lui lançai un regard en coin.
— Il faudra lui apprendre à chasser.
Il ne répondit pas, mais je sentis un léger frisson parcourir son échine. Il n’avait pas encore accepté pleinement son rôle de frère aîné, mais il savait que cette responsabilité lui incomberait.
— Elle a un nom ? demanda-t-il après un moment de silence.
Je contemplai la petite créature blottie contre moi. Son rouge intense, ses reflets dorés qui captaient la lumière… mais ce n’était pas seulement son apparence qui dictait son nom. Son tempérament aussi se dessinait déjà. Fière, volontaire, mais prudente.
— Kaëna.
Marrakhan répéta le nom en le goûtant, avant de hocher la tête.
— Ça lui va.
Kaëna releva la tête, comme si elle avait compris que nous parlions d’elle. Ses pupilles brillaient d’une lumière vive, et elle émit un petit grognement satisfait avant de retourner à sa viande.
Le calme qui s’installait dans la caverne était trompeur. Mon instinct me criait que nous devions agir vite pour renforcer notre territoire.
— Marrakhan, tu vas fermer l’accès au nid avec la pierre et tu nous ramène de la nourriture supplémentaire.
Il hésita un instant avant de répondre :
— Et si quelqu’un attaque pendant mon absence ?
Je projetai une image mentale de la caverne protégée, des parois scellées, de nous trois à l’abri derrière une entrée sécurisée.
— Tu es mon héritier, Marrakhan. C’est à toi de t’assurer que nous avons tout ce qu’il faut.
Il grogna doucement mais acquiesça.
— Je reviens vite.
Il déploya ses ailes et quitta la caverne à grandes enjambées.
Pendant ce temps, je restai près de Kaëna, veillant à ce qu’elle soit en sécurité.
Lorsque Marrakhan revint quelques heures plus tard, son imposante silhouette s’encadra dans l’entrée de la caverne, portant plusieurs morceaux de viande fraîche dans sa gueule.
— J’ai trouvé ça, grogna-t-il en laissant tomber la viande dans un coin. Et j’ai fermé une partie du tunnel avec une roche plus grosse.
Je hochai la tête en signe d’approbation.
— Bien. Nous devons être prêts à nous défendre à tout moment.
Marrakhan observa Kaëna, qui, maintenant plus éveillée, essayait maladroitement de se tenir sur ses pattes. Il s’approcha lentement, l’observant comme s’il voyait une créature fragile qui risquait de se briser à tout instant.
— Elle va avoir besoin d’apprendre, dit-il enfin.
— Oui. Et c’est toi qui vas commencer.
Son regard se tourna brusquement vers moi.
— Moi ?
Je projetai une image mentale de lui aidant Kaëna à comprendre ses instincts, à se nourrir, à se repérer dans la caverne.
— Qui d’autre qu’un frère aîné pour guider sa sœur ?
Il grogna, mais je voyais déjà qu’il commençait à accepter ce rôle, même à contrecœur.
— Très bien. Mais qu’elle ne me colle pas trop.
Un sourire étira mes babines.
— On verra bien.
Le lendemain, Marrakhan revint d’une de ses rondes avec un lézard bleu encore vivant entre ses crocs. Il l’avait volontairement estropié, limitant sa vitesse pour offrir un premier défi abordable à Kaëna.
— Elle doit apprendre, non ? lança-t-il en lâchant sa proie dans la salle de nidification.
Kaëna recula d’un bond, surprise par l’animal gigotant devant elle. Elle renifla l’air, intriguée.
— Vas-y, encourageai-je d’une voix douce. C’est ta chasse.
Elle hésita, avançant prudemment, puis bondit… et rata complètement sa cible.
Marrakhan éclata d’un rire rocailleux.
— Elle est encore plus maladroite que moi à cet âge.
Je lui lançai un regard sévère.
— Elle apprend.
Kaëna se redressa, frustrée. Son regard se fit plus déterminé. Elle ajusta sa posture, plissa les yeux… et cette fois, lorsqu’elle bondit, ses griffes transpercèrent le petit lézard qui poussa un dernier couinement avant de s’immobiliser.
Marrakhan la fixa, puis hocha la tête.
— Pas trop mal.
Kaëna semblait satisfaite, mais surtout affamée. Elle se mit à dévorer sa proie avec enthousiasme.
Je regardai mes deux enfants, un sentiment de fierté m’envahissant. Nous n’étions plus seulement un duo. Nous étions une meute.
Et bientôt, nous serions encore plus forts.
Alors que la nuit tombait sur la caverne, je songeai à la prochaine étape. La survie de notre lignée était assurée, mais notre territoire devait être consolidé.
Il était temps de penser à l’avenir.
Et pour cela… il allait falloir chasser nos ennemis.