Génie du commerce

Chapitre 8 : Tumulte à la taverne

23/01/2026 2 lectures

La nuit était bien avancée lorsque nous poussâmes la porte de la taverne. Une bouffée d’air chaud, saturé de l’odeur de bière renversée et de bois brûlé, nous enveloppa immédiatement. La lumière des torches et du feu de la cheminée baignait la pièce d’une lueur dorée, dans laquelle les ombres des clients dansaient au rythme des éclats de rire et des chants bruyants. La salle principale était bondée, chaque table occupée par des groupes hétéroclites de villageois et de marchands itinérants. Dans un coin, un homme jouait une mélodie entraînante sur un violon, ses doigts dansant sur les cordes tandis qu’un jeune garçon tapait frénétiquement sur un tambour improvisé. Certains clients tapaient des mains pour suivre le rythme, tandis que d’autres se contentaient de chanter à pleins poumons, souvent hors tempo, mais avec un enthousiasme communicatif.

Owel, le visage éclairé par un mélange d’excitation et d’appréhension, balaya la pièce du regard. Lorsqu’il repéra Lila près de la cheminée, entourée de ses amis, son sourire s’élargit.


— Elle est là, murmura-t-il en me donnant un coup de coude. Tu crois que je devrais y aller ?


Je haussai les épaules.

— Tu ne sauras jamais si tu ne le fais pas. Mais essaie de ne pas trop te ridiculiser.


Il prit une grande inspiration, ses joues rougissant légèrement, puis s’avança vers la table. Je le suivis du regard, espérant que tout se passerait bien.

Je m’installai à une table voisine, observant la scène tout en profitant de l’atmosphère animée de la taverne. Une serveuse passa près de moi, portant un plateau chargé de chopes débordantes de mousse. Un client légèrement ivre tenta de lui adresser une remarque flatteuse, mais elle l’ignora avec un sourire professionnel avant de poser les boissons sur une table voisine.


Un vieil homme à ma gauche engagea la conversation, m’expliquant qu’il avait vu des tavernes bien plus bruyantes dans sa jeunesse. Ses anecdotes, bien qu’intéressantes, étaient interrompues par des hoquets provoqués par ses nombreuses pintes. Pendant ce temps, Owel s’était assis à la table de Lila. De là où j’étais, je pouvais entendre des bribes de leur conversation. Sa voix était nerveuse, mais Lila semblait amusée, ses rires légers flottant au-dessus du tumulte. Tout semblait se passer bien… jusqu’à ce que la porte de la taverne s’ouvre violemment. Le claquement de la porte contre le mur suffit à réduire au silence une partie des conversations. Un homme massif, à la carrure de bûcheron, entra dans la pièce. Son visage, dur et marqué par une vie de travaux physiques et de combats, était éclairé par une lueur menaçante. Ses bottes cloutées frappèrent le sol de bois, chaque pas semblant annoncer des ennuis. Il balaya la pièce du regard jusqu’à ce qu’il repère Owel. Son expression, déjà sévère, se transforma en une grimace de colère pure. Il s’avança vers la table, repoussant au passage une chaise qui racla bruyamment le sol.


— Toi, rugit-il en pointant Owel du doigt. Qu’est-ce que tu fais ici ?


Le silence s’installa rapidement dans la taverne. Les conversations cessèrent, et tous les regards se tournèrent vers lui. Même les musiciens arrêtèrent de jouer, le violoniste laissant son archet suspendu en l’air.


Owel, bien que visiblement nerveux, tenta de répondre calmement.

— Je ne fais que discuter, répondit-il d’une voix tendue. Il n’y a aucun mal.


Mais le frère de Lila n’était pas là pour discuter.

— Aucun mal ? siffla-t-il en s’approchant davantage. Tu crois que je vais te laisser approcher ma sœur comme ça ? Reste loin d’elle, compris ?


Lila se leva brusquement, son regard plein de colère.

— Arrête, Orlan ! Tu n’as pas à me surveiller comme un chien de garde !


Mais ses paroles ne firent qu’enflammer davantage la situation. Orlan posa violemment ses mains sur la table, renversant une chope de bière au passage.


— Rentre à la maison, Lila, grogna-t-il. Et toi, gamin, dégage avant que je te casse en deux.


Je savais que la situation allait dégénérer. Je me levai et m’approchai lentement, levant les mains dans un geste apaisant.


— Orlan, ce n’est pas nécessaire. On ne cherche pas les ennuis. Laisse-nous partir, et on n’en parlera plus.


Mais il n’avait pas l’intention de laisser les choses s’arrêter là. Avant que je ne puisse réagir, il lança un coup de poing en direction d’Owel. Mon cousin tenta de l’esquiver, mais le poing massif d’Orlan frôla son épaule, le faisant reculer.

C’est alors que le chaos éclata.

La taverne, déjà bruyante, explosa en un vacarme assourdissant. Une chaise vola à travers la pièce, renversant un plateau de chopes. Plusieurs clients, apparemment ravis d’avoir une excuse pour se défouler, se jetèrent dans la mêlée sans trop comprendre ce qui se passait. Orlan se tourna vers moi, et je vis dans ses yeux qu’il cherchait à passer sa colère sur n’importe qui. Son coup partit vite, mais j’eus le temps de me décaler. Son poing heurta une table, envoyant des éclats de bois dans les airs.


— Tu veux défendre ton petit cousin, hein ? grogna-t-il. Voyons voir ce que tu vaux.


Je ne répondis pas, préférant rester concentré. Il était fort, mais son poids le rendait légèrement lent. Je profitai d’un moment d’hésitation pour lui envoyer un coup bien placé à l’estomac. Cela le fit reculer, mais pas suffisamment pour l’arrêter. Pendant ce temps, Owel essayait tant bien que mal de se défendre, mais un autre homme, visiblement un allié d’Orlan, s’en prit à lui. Je me précipitai pour l’aider, évitant de justesse un autre coup de poing.

Le chaos dura plusieurs minutes avant que le tavernier n’intervienne. Armé d’une lourde batte en bois, il frappa violemment le sol, attirant l’attention de tout le monde.


— Ça suffit ! hurla-t-il, sa voix résonnant dans toute la pièce. Si vous voulez vous battre, faites-le dehors ! Mais pas ici !


Orlan, bien que toujours furieux, recula lentement, lançant un dernier regard noir à Owel.

— Ce n’est pas fini, cracha-t-il avant de sortir, suivi de ses alliés.

Une fois la taverne vidée des fauteurs de troubles, Owel et moi restâmes assis un moment, reprenant notre souffle. Mon cousin, bien que légèrement égratigné, tenta un sourire.


— C’était… intense, dit-il, sa voix tremblante.


Je secouai la tête, un sourire fatigué sur les lèvres.

— Intense ? Tu viens de te faire tabasser par un homme deux fois plus grand que toi. Et tu souris ?


Il haussa les épaules.

— Lila… elle m’a défendu.


Je ris malgré moi, réalisant que, pour lui, cela en valait probablement la peine.

En sortant de la taverne, le silence de la nuit nous enveloppa. Les rues étaient désormais désertes, éclairées uniquement par les lanternes vacillantes. L’air frais apaisait les ecchymoses sur nos visages, et le calme contrastait fortement avec le chaos de la taverne. Je levai les yeux vers les étoiles, réfléchissant à la soirée. Ce n’était pas seulement une bagarre de taverne ; c’était un rappel que chaque action, même une simple conversation, pouvait déclencher une série de conséquences. Je devais être plus vigilant, surtout face à des hommes comme Orlan et Gareth.


— Tu crois que ça va aller ? demanda Owel en brisant le silence.


Je lui lançai un regard, un léger sourire sur les lèvres.

— Ça ira. Mais la prochaine fois, essaie de choisir une fille avec un frère moins agressif.


Il éclata de rire, et malgré la douleur, je me joignis à lui. La nuit était encore jeune, mais je savais que cette soirée resterait gravée dans nos mémoires.

Pendant qu’Owel s’endormait, la tête posée sur un sac, je restai éveillé, assis sur une caisse en bois. Les événements de la journée, et surtout de la soirée, tournaient dans mon esprit. La bagarre, bien qu’imprévue, m’avait rappelé une vérité importante : le monde dans lequel je vivais était plein de rivalités, d’alliances instables, et de tensions prêtes à éclater. Mais au-delà de cette leçon, la foire elle-même avait été une source inestimable d’observations et d’opportunités. Je feuilletai mes notes de la journée, revivant chaque interaction, chaque moment d’apprentissage. La démonstration de l’alchimiste me revenait en mémoire avec une netteté particulière. Cet homme avait vendu plus qu’un produit ; il avait vendu une idée, une histoire, un rêve. Si je voulais réussir l’année prochaine, je devais m’en inspirer. Il ne s’agissait pas seulement de ce que je vendrais, mais de la manière dont je le présenterais.

Comment captiver l’attention ? me demandai-je. Comment transformer une simple vente en une expérience ?

Je m’imaginais debout derrière un stand à la prochaine foire, attirant les regards, suscitant la curiosité. Il ne suffirait pas d’avoir de bons produits ; il faudrait qu’ils aient une histoire. Peut-être pourrais-je travailler sur quelque chose de spécial, un produit qui se démarquerait, comme de l’huile de colza, rare et précieuse pour les villageois, ou des conserves de légumes parfaitement préparées pour durer toute l’année.

Mais pour cela, il me fallait plus qu’une simple idée. Il me fallait des bases solides.

Je réfléchis aux tâches à accomplir dans les mois à venir. D’abord, il fallait que je teste mes idées sur la parcelle que j’avais commencé à cultiver. Le colza que j’allais planter devrait être bien entretenu pour produire une huile de qualité. Il me faudrait apprendre à extraire cette huile de manière efficace, peut-être en consultant des artisans ou en me renseignant auprès de marchands plus expérimentés. Mais cela ne suffit pas, pensai-je en observant les étoiles au-dessus de moi. Les clients ne se déplacent pas pour un simple produit. Il faut leur offrir quelque chose qu’ils n’oublieront pas. Je notai mentalement que la présentation de mon stand serait essentielle. Peut-être pourrais-je construire un présentoir avec les ressources disponibles à la ferme. Une disposition ordonnée et esthétique attirerait l’œil. Et si j’ajoutais une démonstration simple ? Les villageois adoraient voir des choses en action. Une petite presse à huile, par exemple, pourrait intriguer les curieux et les inciter à acheter.

Mais il y avait un autre aspect que je ne pouvais ignorer : le pouvoir des alliances. La foire m’avait montré que chaque marchand, chaque client, faisait partie d’un réseau. Le marchand itinérant qui avait vendu son sel à bas prix en était un exemple parfait. Si je pouvais établir des relations avec des marchands comme lui, je pourrais diversifier mes produits et mes sources d’approvisionnement. Et pourquoi ne pas organiser un échange ? pensais-je. Si je pouvais proposer à un marchand itinérant des produits qu’il pourrait revendre ailleurs, cela renforcerait nos relations tout en augmentant mes profits. Ces alliances pourraient devenir une ressource précieuse.

Cependant, je savais que tout ne serait pas simple. Gareth et ses sbires, y compris Orlan, représentaient un obstacle évident. La soirée à la taverne en était la preuve. Leur influence sur le village et leur propension à semer la discorde risquaient de compliquer mes projets. Mais je ne pouvais pas laisser cela m’arrêter. Si Gareth voulait jouer à ce jeu, alors je devrais apprendre à le contrer. Pas par la force, mais par l’intelligence. Peut-être qu’en anticipant ses actions, en surveillant ses relations et ses intérêts, je pourrais trouver un moyen de l’affaiblir.


Je me promis d’être prudent, mais de ne pas reculer. Mes pensées dérivèrent vers l’année prochaine. Cette foire avait été une étape importante, une introduction au monde que je voulais conquérir. Mais ce n’était que le début. L’année prochaine, je ne viendrais pas seulement pour observer ou participer timidement. Je viendrais en tant qu’acteur à part entière, prêt à mettre en œuvre mes idées et à tester mes stratégies. Je fermai les yeux un instant, écoutant le souffle apaisant du vent. L’air était chargé de promesses. La nuit semblait murmurer que tout était encore possible, à condition que je sois prêt à me battre pour chaque opportunité.

Je rangeai mon carnet et me levai pour éteindre la lanterne, laissant la lumière des étoiles illuminer le reste de la place. Avant de m’allonger, je jetai un dernier regard vers le ciel et murmurai :


— L’année prochaine, ce sera différent. Je m’assurerai que cette foire devienne le point de départ de tout.