Génie du commerce

Chapitre 7 : Une soirée sous les étoiles

23/01/2026 2 lectures

La nuit tombait doucement sur le village d’Ekho, enveloppant les rues et les toits de chaume d’une lueur argentée sous un ciel clair. Des lanternes de papier, suspendues à des cordes tendues entre les maisons et les étals, s’illuminaient une à une, projetant des halos chaleureux qui dansaient sur le pavé irrégulier. Les flammes vacillantes faisaient briller les gouttelettes de rosée sur les plantes grimpantes des murs, donnant à la place centrale une ambiance presque féérique. Le village, qui était déjà animé pendant la journée, semblait prendre une tout autre vie la nuit. Les sons, plus intenses, formaient une symphonie désordonnée mais vibrante. Le grésillement de la viande sur les grills se mêlait aux rires joyeux des enfants qui couraient entre les stands, une friandise à la main. Les voix des marchands, toujours pleines d’énergie malgré la longue journée, s’élevaient pour vanter leurs dernières marchandises, tandis que des musiciens à l’écart jouaient un air entraînant sur un violon et un tambourin. Les odeurs aussi étaient plus riches, plus entêtantes. L’arôme sucré du miel caramélisé flottait dans l’air, mêlé aux effluves épicés des brochettes et au parfum doux des galettes fraîchement cuites. À chaque coin de rue, une nouvelle tentation se dévoilait, appelant à s’arrêter, à goûter, à s’immerger encore plus dans la magie de la fête.

Owel, bien sûr, était le premier à se laisser emporter par cette ambiance envoûtante. Il tirait sur ma manche, ses yeux brillants comme ceux d’un enfant devant un trésor.


— Lars, regarde ! Il y a de la viande grillée là-bas ! Et je crois qu’il y a des galettes au fromage un peu plus loin ! On doit essayer !


Je ne pus m’empêcher de sourire devant son enthousiasme contagieux. Nous nous frayâmes un chemin à travers la foule, les éclats de voix et les mouvements constants créant une sorte de tourbillon autour de nous. Les lanternes suspendues au-dessus de nos têtes projetaient des ombres mouvantes sur le sol, comme si le village entier dansait au rythme de la fête. Chaque pas nous offrait une nouvelle cacophonie de sons. Le tintement des pièces de cuivre tombant dans les mains des marchands résonnait dans l’air, ponctué par les cris enthousiastes des clients ayant conclu une bonne affaire. À côté, des enfants jouaient à un jeu simple, lançant une petite balle dans des cerceaux disposés sur un stand, leurs rires éclatant à chaque réussite. Un peu plus loin, des flammes jaillissaient dans un mouvement spectaculaire. Un cracheur de feu captait l’attention d’une foule compacte, sa silhouette se découpant en ombre mouvante contre les murs des maisons environnantes. Les applaudissements rythmaient ses performances, donnant un écho presque musical à cette nuit déjà vibrante. Les lumières des lanternes se reflétaient sur les visages des villageois, les teignant d’une chaleur dorée. Chaque coin de rue semblait avoir sa propre palette de couleurs : ici, un stand de tissus illuminé par des bougies, là, un étal de fruits où les pommes et les poires brillaient comme des joyaux sous l’éclairage tremblant. Et au centre de tout cela, la musique. Les musiciens, postés près d’une fontaine, jouaient une mélodie entraînante. Le son du violon s’élevait haut dans l’air, accompagné du battement régulier du tambourin et des notes plus graves d’une flûte en bois. Les villageois tapaient du pied au rythme, certains dansant même en petits cercles spontanés, leur joie illuminant l’espace autour d’eux.

Je m’arrêtai un instant, laissant l’atmosphère m’envahir. La chaleur des lanternes, les éclats de rire, les arômes délicieux : tout semblait si vivant, si vibrant. Dans ma vie précédente, j’avais rarement pris le temps d’apprécier ce genre de moments. Chaque sensation, chaque détail de cette soirée semblait me rappeler que, cette fois, je devais faire différemment. Profiter. Observer. Apprendre. Je pris une inspiration profonde, remplissant mes poumons de cet air chargé de vie. La lumière vacillante d’une lanterne proche jetait des ombres dansantes sur les pierres du pavé, un spectacle simple mais hypnotisant. Je savais que cette soirée n’était qu’une petite pause dans mon voyage, mais elle me donnait un aperçu de ce que je voulais atteindre : un monde où chaque moment, chaque interaction avait un sens.


— Lars ! s’écria Owel, sa voix me tirant de mes pensées. Regarde ce stand ! On doit goûter ça.


Je me tournai pour le voir désigner un marchand trapu, sa barbe courte luisant de sueur tandis qu’il s’activait au-dessus d’un gril. De la viande marinée, grésillante, dégageait un arôme si riche qu’il était presque impossible de résister.


Nous achetâmes chacun une brochette, mordant dedans avec impatience. La viande, tendre et juteuse, explosa en saveurs dans ma bouche, un mélange parfait de sel, de sucre et d’épices. Owel, les yeux écarquillés, avalait la sienne presque sans mâcher.


— C’est la meilleure chose que j’ai mangée ! déclara-t-il, un sourire de pur bonheur sur le visage.


Je ris doucement, savourant ce moment de simplicité. La fête battait son plein autour de nous, mais pendant un instant, tout ce que je voyais était la joie de mon cousin et le goût parfait de cette soirée sous les étoiles.

En suivant le flot des villageois, Owel et moi arrivâmes sur une petite place légèrement en retrait de l’agitation principale. L’endroit était éclairé par quelques lanternes suspendues aux branches basses d’un vieux chêne, leurs flammes vacillantes jetant des ombres dansantes sur le pavé. Au centre de la place, un cercle s’était formé autour d’un vieil homme assis sur une chaise bancale. Ses mains ridées et osseuses reposaient sur un bâton noueux qu’il utilisait pour ponctuer ses paroles.


— C’est Edwyn, murmura Owel à mon oreille, les yeux brillants. Il raconte les meilleures histoires.


Le vieux conteur avait une apparence singulière : sa barbe blanche et épaisse tombait jusqu’à sa poitrine, et ses yeux perçants, malgré son âge, semblaient briller d’une lueur presque surnaturelle. Il portait un manteau usé et une écharpe de laine élimée, mais il dégageait une autorité naturelle, comme s’il avait vécu mille vies et avait ramené des récits de chacune d’elles.


— Approchez, mes amis, approchez, disait-il d’une voix grave mais chaleureuse, qui résonnait comme une mélodie dans la nuit. Écoutez les échos des tempêtes passées, des trésors perdus, et des batailles qui ont marqué la mer des Brumes.

Nous nous assîmes parmi les spectateurs, attirés par cette voix qui semblait contenir des mondes entiers. Edwyn frappa légèrement le sol avec son bâton, captant l’attention de tous.


— Il y a bien longtemps, bien avant que vos grands-parents ne foulent ces terres, commença-t-il, il y avait un homme qu’on appelait le capitaine Marlow. Un marin audacieux, mais aussi un homme hanté par son ambition.


Il se pencha légèrement en avant, ses yeux scrutant la foule comme s’il cherchait quelqu’un en particulier.


— Marlow n’était pas un simple marin. Oh non ! Il n’était pas comme les autres capitaines qui cherchaient seulement l’or ou les épices. Lui, il voulait défier la mer elle-même, explorer les endroits où aucun navire n’avait jamais osé s’aventurer.


Sa voix, basse mais claire, semblait s’étendre dans la nuit. Les enfants assis au premier rang avaient les yeux grands ouverts, suspendus à chaque mot. Même les adultes, souvent distraits par leurs propres pensées, semblaient complètement absorbés. Edwyn continua, décrivant avec des détails vivants le voyage de Marlow dans la mer des Brumes, une étendue d’eau enveloppée de mystères et de dangers. Il parla de tempêtes si violentes que les étoiles elles-mêmes semblaient disparaître, de chants envoûtants qui guidaient les marins à leur perte, et d’une île légendaire censée abriter un trésor si grand qu’il rendrait quiconque le possédait plus riche que tous les rois réunis.


— Mais ce trésor, murmura-t-il en baissant la voix, n’était pas seulement fait d’or et de pierres précieuses. Non, mes amis. On disait que ce trésor… pouvait exaucer un souhait. Un seul. Mais pour y accéder, il fallait payer un prix que même le plus courageux des hommes hésiterait à offrir.


Je sentis un frisson parcourir mon dos alors que les derniers mots du conteur flottaient dans l’air. Les images qu’il avait décrites étaient si vives que je pouvais presque voir le capitaine Marlow sur son navire, le visage battu par les vents, le regard fixé sur un horizon invisible. Ce n’était qu’une histoire, bien sûr. Mais une part de moi, peut-être celle qui croyait encore aux rêves et aux légendes, voulait y croire. Je jetai un coup d’œil autour de moi. Les enfants étaient bouche bée, certains serrant les mains de leurs parents. Les adultes, eux aussi, avaient ce regard rêveur, comme s’ils imaginaient ce qu’ils feraient s’ils avaient ce trésor entre les mains. Mais ce qui me frappa le plus, c’était la manière dont Edwyn avait raconté l’histoire. Chaque mot, chaque pause, chaque geste semblait avoir été calculé pour captiver son public. Même moi, qui pensais avoir appris à observer les gens, étais complètement emporté. Je pris mentalement note de sa technique. Ce n’était pas seulement l’histoire elle-même qui captivait, mais la manière dont il la racontait. Les légendes, tout comme les produits, étaient des choses que l’on vendait avec des émotions et des rêves.

Edwyn frappa une dernière fois le sol avec son bâton, faisant sursauter un enfant au premier rang.


— Et c’est ainsi que le capitaine Marlow, seul contre l’ombre du Kraken, leva son sabre et dit : « Si je dois mourir, je le ferai en homme libre. »


Il laissa un silence planer, suffisamment long pour que chacun puisse imaginer la scène dans son esprit. Puis, d’une voix basse mais claire, il conclut :


— Personne ne sait ce qu’il advint de Marlow et de son équipage. Certains disent qu’ils trouvèrent le trésor et disparurent dans la mer des Brumes. D’autres pensent qu’ils sont devenus les gardiens de l’île, piégés pour l’éternité. Mais une chose est sûre : quiconque s’aventure dans la mer des Brumes entend encore aujourd’hui les murmures de leurs âmes perdues. Un murmure parcourut la foule, un mélange de fascination et de crainte. Les enfants chuchotaient entre eux, tandis que les adultes échangeaient des regards pensifs.


Alors que le cercle se dispersait, je restai assis un moment, réfléchissant à ce que je venais d’entendre. Ce n’était pas seulement une légende fascinante ; c’était une leçon sur le pouvoir des histoires. Elles pouvaient transporter, inspirer, et même convaincre. Si un vieil homme comme Edwyn pouvait captiver une foule entière avec quelques mots, alors je pouvais sûrement apprendre à utiliser cet art pour mes propres ambitions. Je me levai finalement, jetant un dernier regard au conteur. Ses yeux croisèrent les miens, et il me fit un léger signe de tête, comme s’il savait que je venais de comprendre quelque chose d’important.

Lorsque le cercle se dispersa, Owel décida de suivre un groupe de jeunes pour une partie de lancer d’anneaux, me laissant seul. Je flânais autour des étals, appréciant la tranquillité relative, lorsqu’un stand familier attira mon regard. Des objets décoratifs en bois et des broderies étaient disposés avec soin, éclairés par une série de petites bougies. Derrière l’étal, Amalia était assise, cousant un mouchoir avec une concentration qui semblait la couper du tumulte environnant.

Je m’approchai doucement, et elle releva les yeux à mon arrivée.


— Tiens donc, Lars, dit-elle avec un sourire. Tu es revenu. Tu veux enfin acheter quelque chose ?


Je souris en retour, observant les articles sur la table. Je reconnaissais la finesse du travail : chaque sculpture, chaque broderie portait une attention aux détails qui montrait la passion de ses créateurs.


— Peut-être, répondis-je en prenant une figurine représentant un oiseau en plein vol. C’est toi qui as fait ça ?


Elle secoua la tête.

— Non, celle-ci, c’est mon père. Moi, je fais les broderies. Mais c’est gentil de penser que j’ai autant de talent.


Elle désigna un petit mouchoir brodé d’un motif floral, ses doigts effleurant délicatement le tissu.


— Impressionnant, dis-je sincèrement. Ça demande beaucoup de temps, non ?


— Pas si on aime ce qu’on fait, répondit-elle, levant les yeux vers moi avec un sourire sincère.


Nous parlâmes pendant quelques minutes, passant de sujets légers à des discussions plus profondes. Elle avait une manière de s’exprimer qui me fascinait : chaque mot semblait réfléchi, et pourtant, elle parlait avec une aisance naturelle. Je lui demandai ce qu’elle pensait de la foire, et elle me confia qu’elle aimait l’atmosphère mais qu’elle préférait les moments calmes, comme ceux où elle travaillait seule sur ses broderies.


— Et toi, Lars ? Qu’est-ce que tu espères tirer de tout ça ? demanda-t-elle soudain.


La question me surprit, mais je répondis avec honnêteté.

— Je veux construire quelque chose. Pas seulement pour moi, mais pour ma famille. Et je pense que cette foire, ce genre d’événement, peut m’apprendre beaucoup.


Amalia sembla réfléchir à ma réponse, un éclat d’intérêt dans ses yeux.

— Alors, bonne chance. Mais n’oublie pas : tout n’est pas qu’une question de travail. Parfois, il faut juste… vivre.


Ses mots me restèrent en tête longtemps après notre conversation. Avant de partir, j’achetai un mouchoir brodé représentant un champ de blé sous un ciel étoilé. Ce n’était pas grand-chose, mais cela représentait quelque chose de plus grand pour moi : la beauté d’un rêve.