Chapitre 9 : Retour à la ferme et le poids des responsabilités
Le matin s’était levé avec une lumière encore douce, tamisée par la brume qui s’accrochait aux toits de chaume du village. Mais malgré la tranquillité apparente, une tempête nous attendait au stand. Oncle Grent se tenait là, les bras croisés, le visage impassible, mais tout dans son attitude indiquait qu’il n’était pas d’humeur à plaisanter. Son regard d’acier nous transperçait comme un coup de hache bien affûté.
— Alors, dit-il enfin, sa voix d’un calme inquiétant. Les deux aventuriers sont de retour.
Owel et moi échangeâmes un bref regard. Mauvais signe.
— Père, commença Owel, adoptant son ton le plus innocent, on a pensé que—
Il n’eut pas le temps de finir.
CLAC.
Le taquet atterrit directement sur l’arrière de sa tête, le faisant se recroqueviller avec un gémissement plaintif.
— On a pensé ? répéta l’homme d’âge mûr, son ton un mélange d’ironie et d’exaspération. On a pensé ? Depuis quand vous avez besoin de penser, vous ? Vous êtes censés travailler, pas vous prendre pour des nobles qui flânent en ville !
Owel se frotta l’arrière du crâne, la bouche ouverte, cherchant une réplique.
Je tentai d’intervenir, jouant la carte de la responsabilité.
— On a simplement veillé sur le stand, en s’assurant que rien ne soit volé.
Grent tourna lentement la tête vers moi, comme si j’avais prononcé la plus grosse absurdité du monde.
— Vraiment ? répondit-il d’un ton traînant. Veiller sur le stand ? Parce que moi, ce que j’ai eu comme écho c’est que des garnements ont mis le boxon dans une taverne et se sont battu comme des chiffonniers de mauvaises familles. Vous étiez censé profiter de la dernière soirée de la foire et rester à votre place, pas jouer les coqs.
Je restai silencieux, sentant que ce n’était pas le moment d’argumenter.
— Vous croyez quoi, hein ? Que la vie, c’est ça ? Un peu de foire, quelques bagarres, des demoiselles qui vous sourient ? Vous pensez que l’argent tombe du ciel et que la terre se laboure toute seule pendant que vous vous amusez ?
Il fit un pas vers nous, son ombre se projetant sur les pavés encore humides.
— Vous êtes des fils de fermiers, continua-t-il, sa voix grondant comme un orage qui approche. Votre place est aux champs, pas dans une taverne. Et encore moins à vous attirer des ennuis avec des types comme Orlan ou Gareth.
Je serrai discrètement les poings. Oncle Grent n’avait pas tort, mais il ne comprenait pas tout. La foire n’avait pas été qu’une distraction pour moi. J’avais appris, j’avais observé, j’avais compris des choses qui pouvaient m’être utiles à l’avenir.
Mais comment lui expliquer ça maintenant ?
Owel, quant à lui, baissa la tête, son silence inhabituel prouvant qu’il savait qu’il avait merdé. Notre tuteur laissa un instant passer, observant nos réactions. Puis il soupira bruyamment, se frottant la nuque comme s’il essayait d’apaiser sa propre colère.
— Et le pire, c’est que je sais que ça ne servira à rien, grommela-t-il finalement. L’année prochaine, ce sera pareil.
Il nous jaugea encore une seconde, puis, sans crier gare, attrapa une corde posée sur la charrette et nous la lança.
— Prenez ça, et chargez le reste du stand dans le chariot. Maintenant.
Je ne protestai pas. Il valait mieux obéir et ne pas aggraver notre cas. Tandis que nous attachions les caisses et démontions les planches, je réfléchissais à ce qu’il venait de dire. Oui, nous étions des fils de fermiers. Oui, notre place était ici, dans les champs, dans la terre, sous le soleil brûlant.
Mais je ne voulais pas que cela reste toute ma vie.
Il n’était pas question de fuir mes origines, ni de mépriser le travail de la terre. Mais si je voulais un jour posséder mes propres terres, si je voulais devenir un vrai commerçant, alors je devais voir plus loin que les simples récoltes saisonnières. Grent a raison sur une chose : si je me contente de rêver, je ne serai jamais autre chose qu’un idiot à la taverne. Je devais trouver un équilibre entre mes ambitions et les exigences du présent. Owel, lui, grognait à voix basse tout en empilant des sacs de jute sur le chariot.
— Il abuse, quand même, murmura-t-il en s’adressant autant à moi qu’à lui-même. On n’a rien fait de mal, on a juste profité un peu…
— Il a raison sur un point, rétorquai-je en resserrant une corde. On ne peut pas juste faire ce qu’on veut.
Owel leva les yeux vers moi, surpris.
— Quoi ? Tu prends son parti, maintenant ?
Je secouai la tête.
— Non. Mais la vérité, c’est que si on veut vraiment changer les choses, on doit d’abord comprendre comment le monde fonctionne.
Il ouvrit la bouche pour protester, puis se ravisa, réfléchissant à mes paroles. Il savait que j’avais raison. Le dernier jour de la foire touchait à sa fin. Les stands disparaissaient progressivement, ne laissant que des marques sur les pavés, témoins éphémères de l’agitation qui avait régné ici pendant trois jours. Les marchands s’éloignaient, leurs chariots chargés de biens invendus ou de coffres pleins de profits. Quelques enfants couraient encore entre les ruelles, grappillant les miettes de cette grande fête qui se terminait. Lorsque nous montâmes dans le chariot, prêts à quitter Ekho, je jetai un dernier regard vers la place vide.
L’année prochaine, ce sera différent.
L’année prochaine, je ne serai pas seulement un gamin qui observe et apprend.
L’année prochaine, je reviendrai en tant que véritable commerçant.
Mais avant ça… il y avait une année entière de travail à accomplir.
À peine avions-nous terminé de décharger la charrette que l’oncle Grent s’approcha, les bras croisés, le regard dur. Il ne comptait pas nous laisser souffler.
— Vous pensiez vraiment que votre virée nocturne allait-être sans conséquence que vous pourriez revenir comme si de rien n’était et dormir tranquillement ce soir ?
Owel, déjà fatigué du voyage, laissa échapper un soupir. Mauvaise idée.
— T’as un problème, gamin ?
Owel se redressa immédiatement, comprenant que la seule chose pire que le travail, c’était le travail sous la colère de son père.
— Non, père.
Grent hocha lentement la tête.
— Bien. Dans ce cas, vous allez compenser chaque heure que vous avez passée à vous amuser en ville.
Je me retins de grimacer. Ce n’était pas négociable.
Il désigna l’étable avec son menton.
— Les stalles doivent être nettoyées avant que les bêtes ne rentrent pour la nuit.
Puis il pointa le hangar à grain.
— Il y a des sacs de farine et de blé à transporter jusqu’au grenier. Le fermier Carl a laissé une commande ici hier soir, et je n’ai pas eu le temps de m’en occuper.
Enfin, il indiqua le puits, juste au-delà du champ.
— Et il faudra tirer trois barriques d’eau pour remplir les réserves avant l’aube.
Un silence pesant s’installa. Nous étions épuisés, mais ce n’était que le début de la nuit.
— Qu’est-ce que vous attendez ? Allez-y, ordonna-t-il avant de partir en direction de la maison, nous laissant seuls sous le ciel qui commençait à s’assombrir.
Nous commençâmes par l’étable, puisqu’il fallait que ce soit fait avant le retour des animaux. Les stalles étaient en piteux état, recouvertes d’un mélange de foin souillé, de boue et d’excréments séchés. L’air était lourd, saturé d’odeurs âcres.
— Bon sang, j’ai encore l’odeur du marché dans le nez, et maintenant ça… grogna Owel en attrapant une fourche.
Je ne répondis pas et me mis directement au travail, sachant que se plaindre ne ferait qu’aggraver notre cas. Nous dûmes retirer toute la paille souillée avant d’étaler une nouvelle couche propre. La poussière se mêlait à la sueur sur nos visages, et plus d’une fois, je dus me redresser pour respirer un peu d’air frais.
— J’espère que t’as aimé ta foutue foire, Lars, parce que maintenant, on paie le prix fort, grommela mon cousin en jetant un regard noir à un tas de fumier qui nous attendait encore.
Je lui lançai un regard fatigué, mais déterminé.
— C’était pas juste pour s’amuser, Owel. J’ai appris des choses.
Il haussa un sourcil, continuant de pelleter le fumier.
— Ah oui ? Comme quoi, qu’on finit toujours couverts de merde, peu importe ce qu’on fait ?
Je soupirai et ne répondis pas. Il comprendrait plus tard. Une fois l’étable propre, nous passâmes au hangar à grain. Une dizaine de sacs devaient être montés au grenier, où l’on entreposait les réserves à l’abri des rongeurs et de l’humidité. Les sacs étaient lourds, bien plus lourds que je l’avais anticipé. Chaque pas sur l’échelle me donnait l’impression d’avoir des boulets aux chevilles, et la poussière fine du grain s’infiltrait dans nos vêtements, collant à notre peau déjà poisseuse de sueur.
Après plusieurs allers-retours, mes bras tremblaient.
Owel s’assit sur l’un des sacs, haletant.
— Tu crois que le vieux fait exprès ?
Je m’appuyai contre un mur, reprenant mon souffle.
— Évidemment.
Nous laissâmes quelques minutes passer, avant de nous relever pour achever la tâche.
Le ciel était pleinement noir lorsque nous atteignîmes le puits. Seules les étoiles et une vieille lanterne nous éclairaient. Le puits n’était pas particulièrement profond, mais tirer trois barriques pleines après tout ce que nous avions déjà fait relevait du supplice.
— J’aurais préféré rester dans la taverne, murmura Owel en s’accroupissant, à bout de forces.
— Moi aussi.
Nous tirâmes l’eau en silence, le bruit du seau raclant les pierres du puits résonnant dans la nuit. Je m’arrêtai un instant, regardant la ferme endormie. Elle était là. Notre réalité. Pas de marché, pas de démonstrations d’alchimie, pas de négociations sous une tente colorée. Juste le travail, la fatigue et l’inévitable cycle des jours. Mais je n’avais pas l’intention d’être piégé ici pour toujours. Lorsque nous rentrâmes enfin à la maison, le feu dans la cheminée était éteint. Grent était déjà couché, nous laissant dans l’ombre et le silence. Je pouvais à peine sentir mes bras et mes jambes. Mes vêtements étaient couverts de sueur, de poussière et d’odeurs de ferme. Owel s’effondra sans un mot sur sa paillasse, à moitié endormi avant même d’avoir touché le matelas. Je retirai lentement mes bottes, chaque mouvement un supplice, puis m’allongeai sans même prendre la peine de me laver.
La journée était enfin terminée.
Mais l’avenir m’attendait
Alors que mes paupières se fermaient, une seule pensée me traversa l’esprit.
Si l’année prochaine, je veux réussir la foire…
… alors je dois commencer maintenant.
Demain, dès l’aube, je retournerai sur ma parcelle.
Parce que ce soir, j’avais appris une leçon plus importante encore que toutes celles de la foire :
Le monde appartient à ceux qui ont la patience de souffrir aujourd’hui pour triompher demain.