Génie du commerce

Chapitre 6 : L’art de convaincre

01/01/2026 5 lectures

La démonstration alchimique s’était achevée dans un mélange de rires, d’émerveillement et de discussions animées. Les villageois s’agglutinaient autour de l’estrade, certains pour poser des questions à l’alchimiste, d’autres pour acheter les potions qu’il proposait. Je me tenais à quelques pas de l’estrade, les bras croisés, observant les villageois qui affluaient autour du vieil homme. Il avait descendu sa robe sombre pour dévoiler une chemise simple, mais même ainsi, il conservait une aura de mystère. Il manipulait ses fioles avec une précision théâtrale, ajoutant un geste dramatique ici, un mot rassurant là.

Une fermière d’âge mûr s’approcha timidement, tenant une bourse de cuir usée. Elle pointa une fiole contenant un liquide jaune scintillant.


— Cela… cela peut vraiment aider contre les douleurs dans le dos ? demanda-t-elle, une hésitation dans la voix.


L’alchimiste inclina légèrement la tête, ses yeux brillants d’une assurance presque hypnotique.


— Ma chère dame, cette potion est spécialement formulée pour soulager les douleurs et redonner de l’énergie. Quelques gouttes dans de l’eau chaque matin, et vous vous sentirez comme à vos vingt ans.


Elle sourit faiblement, convaincue par ses paroles, et tendit une pièce d’argent, une somme considérable pour quelqu’un de sa condition. Il accepta l’argent avec une révérence exagérée, déposant la fiole dans ses mains comme s’il s’agissait d’un trésor sacré. Je fronçai les sourcils. Était-ce vraiment efficace ? Ou s’agissait-il simplement d’un mélange d’eau et de miel, habilement présenté ? Ce qui était certain, c’est que l’homme savait comment vendre son produit. Les gens n’achetaient pas la potion pour ce qu’elle était ; ils achetaient une promesse, une idée.

— Cette potion, dit-il en tendant une fiole remplie d’un liquide vert scintillant, est un remède ancien transmis par les moines d’un monastère perdu. Elle guérit les maux de tête les plus tenaces et fortifie le corps contre la maladie.

En observant les ventes, une vérité commença à émerger : ce n’était pas le produit en lui-même qui attirait les clients, mais l’histoire qui l’accompagnait. Chaque fiole, chaque remède était enveloppé dans une narration soigneusement construite, un mélange de mystère, d’exotisme et de promesses. Même ceux qui doutaient semblaient incapables de résister à l’envie de participer à cette magie. Je réfléchis à la manière dont je pourrais appliquer ces leçons à mes propres ambitions. Les produits que je cultivais ou achetais, même s’ils étaient de grande qualité, ne suffiraient pas. Il me faudrait créer quelque chose de plus. Une raison pour laquelle les gens viendraient à moi, et non à quelqu’un d’autre.

Après un moment, alors que la foule commençait à se disperser, je m’approchai de l’alchimiste. Il nettoyait lentement son espace, remettant ses fioles dans une boîte doublée de velours.


— Vous avez un talent certain pour vendre, dis-je en essayant de ne pas paraître trop admiratif.


L’homme releva la tête, un sourire discret étirant ses lèvres.

— Le talent n’a rien à voir là-dedans, jeune homme. Tout est une question de présentation et de conviction.


— Mais les gens achètent vos potions sans même savoir ce qu’elles contiennent. Vous ne pensez pas que c’est… risqué ? demandai-je prudemment.


Il éclata de rire, un son rauque mais sincère.

— Et toi, garçon, sais-tu vraiment ce que contient le pain que tu manges ou le vin que tu bois ? Les gens veulent croire à quelque chose. Et s’ils achètent une part de rêve en plus de mon remède, qui suis-je pour les en priver ?


Je restai silencieux, frappé par la simplicité de sa réponse. L’alchimiste pencha la tête, m’observant comme s’il essayait de deviner mes pensées.


— Ce que je fais, jeune homme, ce n’est pas juste vendre des potions. Je vends de l’espoir. Et dans ce monde, l’espoir a plus de valeur que l’or.


Il rangea la dernière fiole, puis posa une main sur mon épaule avant de s’éloigner dans la foule. Ses mots résonnèrent longtemps en moi.

Alors que je m’éloignais de l’estrade, perdu dans mes pensées, une voix familière me tira de ma réflexion.


— Regarde qui voilà, le grand observateur. Alors, Lars, tu veux devenir alchimiste maintenant ?


Je levai les yeux pour voir Gareth, un jeune homme de mon âge au sourire moqueur. Ses vêtements impeccables et son air assuré témoignaient de la richesse de sa famille. Gareth était le fils d’un artisan prospère et aimait se pavaner comme s’il était le roi du village. Il était connu pour son arrogance, et nous n’avions jamais été proches.


— Et toi, Gareth, tu veux toujours impressionner tout le monde, même quand personne ne te regarde ? répondis-je calmement.


Son sourire s’effaça légèrement, mais il se reprit rapidement.


— Tu parles beaucoup, mais qu’est-ce que tu fais ? Moi, je prends des décisions. Toi, tu traînes au marché comme un mendiant, toujours à observer sans agir.


Avant que je ne puisse répondre, une voix douce mais ferme interrompit notre échange.


— Gareth, ça suffit. Laisse-le tranquille.


Je me tournai pour voir une jeune femme rousse aux yeux verts qui s’avançait vers nous. Amalia. Elle portait une robe simple mais élégante, d’un vert profond qui soulignait la clarté éclatante de ses yeux. Ses cheveux, d’un roux brillant, tombaient en vagues légères sur ses épaules, encadrant un visage délicat aux pommettes hautes et légèrement rosées par le soleil. Ses mouvements étaient gracieux, empreints d’une assurance naturelle, et chaque pas semblait calculé pour attirer l’attention sans effort. Amalia avait ce genre de beauté qui captait le regard, mais c’était son expression vive et attentive qui la rendait réellement captivante. Il y avait dans ses yeux une lueur d’intelligence et de curiosité, un mélange rare qui la distinguait de la plupart des jeunes femmes du village. Même lorsqu’elle restait silencieuse, on pouvait sentir qu’elle observait tout, qu’elle pesait les mots et les intentions de ceux qui l’entouraient.


Son sourire, lorsqu’elle me regarda, était à la fois doux et incisif, comme si elle savait déjà ce qui allait se passer et s’amusait de notre échange.


— Gareth, ça suffit. Laisse-le tranquille, dit-elle d’un ton ferme mais non dénué de chaleur.

— Amalia, toujours à vouloir défendre les causes perdues, lança Gareth avec un sourire qui se voulait charmeur.


Elle le fusilla du regard avant de se tourner vers moi.


— Ignore-le, Lars. Il aime se donner en spectacle.


Je souris légèrement, reconnaissant pour son intervention.


— Merci, Amalia. Je vais bien, ne t’inquiète pas.


Elle me regarda un instant, comme pour s’assurer que c’était vrai, puis hocha la tête. Je sentis la jalousie de Gareth monter d’un cran, mais il n’en dit rien. La rivalité entre nous venait de trouver un nouveau terrain, et je savais que Gareth ne laisserait pas passer cette occasion de me mettre des bâtons dans les roues. De retour à la ferme, je passai la soirée à réfléchir aux événements de la journée. L’échange avec l’alchimiste m’avait donné une nouvelle perspective. Si je voulais réussir, il ne suffirait pas de vendre de bons produits ; il faudrait aussi vendre une histoire, un rêve. Quant à Gareth, sa présence et sa rivalité ne faisaient que renforcer ma détermination. Il représentait tout ce que je voulais dépasser : l’arrogance, la complaisance, et l’idée que tout était acquis par la naissance.

Je laissai derrière moi la foule bruyante et l’effervescence de la place centrale pour rejoindre le stand familial. Le chemin était bordé d’étals à moitié vides, les marchands commençant à ranger leurs produits tandis que la lumière du jour s’estompait. Lorsque j’arrivai près du nôtre, je remarquai que mon oncle était toujours assis sur une caisse, en grande conversation avec Carl. Les deux hommes riaient de bon cœur, un morceau de pain noir et une tranche de fromage à la main.


— Alors, Lars, tu as apprécié le spectacle ? lança Grent en me voyant approcher, un sourire en coin.


— C’était… intéressant, répondis-je, mes pensées encore tournées vers les leçons implicites que j’avais tirées de l’alchimiste.


Grent hocha la tête avant de reporter son attention sur Carl, qui racontait une histoire apparemment hilarante sur une chèvre particulièrement malicieuse. Pendant ce temps, je pris ma place derrière l’étal, prêt à aider les derniers clients de la journée.

Malgré la fatigue, je décidai de mettre en pratique les enseignements de l’alchimiste. Ce n’était pas seulement une question de vendre, mais de captiver, de convaincre. Le premier client à s’approcher était une femme d’âge moyen, les mains croisées sur son ventre, hésitant devant nos légumes.


— Ces carottes sont excellentes pour les soupes, dis-je avec enthousiasme, m’efforçant d’adopter le ton chaleureux de l’alchimiste. Elles sont sucrées, croquantes, et je parie qu’elles donneront à votre potage une saveur inoubliable.

La femme me lança un regard perplexe, visiblement surprise par mon ton.


— Croquantes ? Pour une soupe ? demanda-t-elle en plissant les yeux.


Je réalisai immédiatement ma maladresse et essayai de rattraper le coup.


— Enfin, elles sont parfaites une fois cuites, bien sûr. Elles ajoutent de la douceur. C’est ce que je voulais dire.


Elle haussa les épaules, puis pointa une botte de carottes avant de sortir sa bourse. Je notai mentalement mon erreur. Quelques clients plus tard, je commençai à mieux comprendre comment capter leur attention. Un boulanger local s’arrêta pour acheter de la farine en gros, et cette fois, j’adoptai une approche plus mesurée.


— Cette farine est de la meilleure qualité, monsieur. Nous nous occupons de nos champs avec attention, nous trions le bon grain de l’ivraie, et vous verrez la différence dans vos pâtisseries.


Il hocha la tête, visiblement convaincu. Après avoir conclu la vente, je jetai un coup d’œil vers Grent, qui observait silencieusement depuis sa caisse.

— Je n’ai rien contre un peu de discours commercial mais tu dois toujours t’assurer que ce que tu racontes est la vérité. Les clients d’ici sont nos amis et des membres de notre communauté. Nous ne pouvons pas nous permettre qu’il ne veuille plus acheter nos produits pour des mensonges pour gagner un profit temporaire.

Je gardais le silence mais acquiesçais devant la sagesse de mon oncle et cette logique qui m’avais échappé devant le discours de l’alchimiste. I lest vrai que ce dernier n’était que de passage et je ne l’avais jamais vu à la foire.

Alors que le soleil disparaissait à l’horizon, teintant le ciel d’orange et de rose, nous commençâmes à ranger le stand. Les caisses vides furent empilées, et les produits restants soigneusement couverts pour la nuit. Owel réapparut à ce moment-là, un sourire éclatant sur le visage.


— Alors, Lars, comment s’est passée ta leçon de commerce ? lança-t-il en riant.


— Disons que j’ai encore des progrès à faire, répondis-je en haussant les épaules.


Grent, après avoir rangé la dernière caisse, s’étira et se tourna vers nous.


— Vous avez bien travaillé aujourd’hui. On ferme ici, et on rentre.


Owel et moi échangeâmes un regard. C’était le moment de faire notre demande.


— Père, commença Owel, et si on restait au village ce soir ? Juste pour profiter des festivités ? On peut dormir près du stand, comme ça, on sera prêts à rouvrir demain matin.

Grent haussa un sourcil, croisant les bras.


— Dormir ici ? Et pourquoi donc ?


Je pris la parole, essayant d’appuyer l’argument d’Owel.


— Cela nous ferait gagner du temps demain. Et… c’est la dernière soirée de la foire. Ce serait bien de profiter un peu.


Il nous fixa longuement, son regard alternant entre nous deux. Puis, avec un soupir, il hocha la tête.


— Très bien. Mais pas de bêtises. Si je découvre que vous avez fait quoi que ce soit d’idiot, vous le regretterez.


Un large sourire illumina le visage d’Owel, et même moi, je sentis un élan de satisfaction. C’était une petite victoire. Nous allions pouvoir profiter de notre présence au village pour découvrir la vie nocturne pour la première fois.