Chapitre 5 : Le deuxième jour de la foire
La route vers la ferme fut marquée par une tension légère mais palpable. Owel, d’humeur joviale après la première journée de foire, ne cessait de vanter les jeux et les stands qu’il avait repérés. Mais son enthousiasme ne dura pas.
— On pourrait rester un peu plus longtemps demain soir, non ? proposa-t-il innocemment, un sourire malicieux sur le visage.
Grent, qui poussait la charrette, s’arrêta net. Il se retourna lentement vers Owel, et avant même que mon cousin ne puisse réagir, un léger taquet derrière le crâne lui rappela qui commandait ici.
— Tu finiras d’abord ton travail à la ferme. Si tout est fait demain, on verra, grogna-t-il.
Owel grommela, se frottant la tête, mais il n’insista pas. Il savait que discuter avec son père serait une perte de temps.
De retour à la maison, je montai directement à ma chambre, emportant mon butin de la journée. Les sacs de graines et le mystérieux tubercule brun que m’avait donné le vieil homme trouvèrent leur place dans un coin de la pièce, à côté de mon carnet. Ce carnet, en cuir usé, était déjà devenu un objet précieux. C’était plus qu’un simple outil : c’était mon ancre, le point de départ de ma stratégie.
Je m’assis à la lumière vacillante d’une bougie et relus mes notes. La journée avait été riche d’enseignements. Les rumeurs sur une pénurie d’huile, les produits sous-évalués, les lacunes du marché : tout cela formait un puzzle complexe, mais passionnant.
Je m’arrêtai un instant, pensant à la chance que j’avais de savoir lire et écrire. Dans ce monde, ces compétences étaient rares, surtout parmi les fermiers. Grent m’avait toujours dit qu’un bon fermier devait savoir lire ses contrats, écrire ses lettres, et compter pour éviter de se faire rouler. Cette leçon, parmi toutes celles qu’il m’avait inculquées, était devenue essentielle.
— Merci, oncle, murmurais-je pour moi-même, avant de refermer mon carnet.
Comme toujours, le chant du coq marqua le début de la journée. Owel et moi étions déjà debout avant l’aube, attaquant les tâches avec une efficacité silencieuse. Il n’y avait pas de place pour les bavardages ce matin : les corvées devaient être terminées avant de retourner au village pour le second jour de foire. Les seaux se remplissaient au puits, les animaux étaient nourris, et les outils rangés avec soin. Owel, malgré ses réticences initiales, montrait une énergie remarquable, probablement motivé par la promesse implicite de son père. Lorsque le soleil atteignit son zénith, nous étions prêts. Grent, satisfait de nos efforts, nous appela pour charger la charrette avec les produits restants et quelques nouveaux articles : des légumes fraîchement cueillis, du lait, et un pain de fromage affiné qui ferait le bonheur des villageois.
Le voyage jusqu’au village d’Ekho fut plus léger que la veille, les tâches de la matinée ayant apaisé l’énergie débordante d’Owel. Pourtant, dès que nous aperçûmes les toits de chaume du village, l’excitation monta d’un cran. Les rues étaient encore plus animées, les chariots et les étals débordant de marchandises, et les voix des marchands rivalisant pour attirer l’attention. Alors que nous approchions de l’étal familial, je remarquai un groupe de musiciens qui s’était installé à un coin de rue. Leur musique, légère et enjouée, donnait une atmosphère encore plus festive à cette journée. Owel aurait adoré s’arrêter pour les écouter, mais je savais que nous n’avions pas le luxe de perdre notre temps.
Grent dirigea la charrette jusqu’à son emplacement habituel, une place modeste mais bien située près de la boulangerie, où l’odeur du pain chaud attirait inévitablement les clients. Tandis qu’il déchargeait les produits, je remarquai qu’Owel fixait déjà les allées bondées, ses yeux brillant d’envie.
— Pas de bêtises, Owel, dit Grent d’un ton sévère en déposant une meule de fromage sur l’étal. Tu peux te balader, mais sois de retour avant l’après-midi.
Owel hocha la tête avec enthousiasme, attrapa une miche de pain comme casse-croûte, et s’éclipsa rapidement dans la foule.
Resté avec Grent, je l’aidai à organiser les produits sur l’étal, chaque article soigneusement disposé pour maximiser son attrait. Une fois tout en place, les clients commencèrent à affluer. Certains étaient des habitués, reconnaissant immédiatement les produits de la ferme et saluant mon oncle d’un ton chaleureux.
— Toujours le meilleur fromage de la région, Grent, dit une femme d’âge moyen en prenant une meule. Comment font vos chèvres pour produire un lait si doux ?
— Du travail, répondit-il simplement, mais avec une pointe de fierté dans la voix.
Il me laissa gérer la transaction, observant en silence alors que je calculais le prix, faisais la monnaie, et échangeais quelques mots aimables avec la cliente. Une fois partie, Grent grogna légèrement.
— Pas mal, Lars. Continue comme ça.
Au fil de la matinée, je pris en charge de plus en plus d’interactions. Un boulanger passa pour acheter une vingtaine d’œufs, demandant une réduction pour sa commande en gros. Après une courte négociation, je parvins à conclure une affaire qui nous convenait à tous les deux.
Une femme d’une trentaine d’années s’approcha de l’étal, un panier en osier à son bras. Ses cheveux étaient attachés en une tresse soignée, et elle portait une robe simple mais propre. Elle examinait nos légumes avec un œil attentif, les touchant parfois pour vérifier leur fraîcheur.
— Bonjour, madame Herel, lançai-je avec un sourire. Vous cherchez quelque chose en particulier ?
Elle releva les yeux, surprise que je connaisse son nom.
— Ah, Lars, c’est toi ! C’est rare de te voir ici, habituellement c’est ton oncle qui s’occupe des ventes.
— Il m’entraîne, répondis-je en plaisantant. Oncle Grent dit que je dois apprendre à me débrouiller.
Elle éclata de rire.
— C’est une bonne chose. Très bien, je vais prendre trois bottes de carottes et une poignée d’échalotes. Mais faites-moi un prix : je viens toujours chez vous.
Je pesai les légumes avec soin et fis un calcul rapide dans ma tête. Grent m’avait appris qu’il valait mieux fidéliser les clients avec des gestes simples.
— Trois pièces de cuivre, dis-je finalement. Une pièce de moins pour une cliente aussi fidèle.
Elle sourit en sortant ses pièces, visiblement satisfaite.
— Tu te débrouilles bien, Lars. Peut-être même mieux que ton oncle.
— Ne lui dites pas ça, ou il risque de me faire travailler encore plus, répondis-je avec un clin d’œil.
Mon oncle, qui écoutait en arrière-plan, grogna légèrement, mais je vis le coin de ses lèvres se soulever en un sourire furtif.
Il me laissa continuer à gérer les affaires de notre stand en silence, mais je pouvais sentir son regard peser sur moi. Il m’interrompit seulement lorsque Carl, un vieil ami de la famille, arriva avec un sourire large et des salutations bruyantes.
— Grent, tu es encore là à vendre du fromage ? Je pensais que tu aurais pris ta retraite depuis le temps, lança Carl avec un clin d’œil.
Grent éclata de rire, un son rare mais contagieux.
— Et toi, Carl, tu es encore là à acheter des trucs que tu ne manges même pas ? répondit-il en posant une main sur l’épaule de son ami.
Carl s’installa sur une caisse à côté de l’étal, et Grent sortit un morceau de fromage, une saucisse sèche, et une miche de pain noir qu’il avait gardés de côté. Les deux hommes commencèrent à partager un repas improvisé, échangeant des souvenirs et des blagues qui les faisaient rire aux éclats. Leur amitié était palpable, une rare étincelle de chaleur dans l’attitude austère de mon oncle. Je restai à l’arrière, écoutant distraitement leur conversation tout en m’occupant des clients. Les récits de leur jeunesse, les défis qu’ils avaient surmontés ensemble, et les aléas de la vie à la campagne formaient un fond sonore apaisant.
Alors que midi approchait, le marché s’animait davantage. Les marchands semblaient impatients, et les clients parlaient avec excitation de l’événement de l’après-midi. La rumeur d’une démonstration alchimique se propageait rapidement.
Un client, en achetant des légumes, s’arrêta pour discuter.
— Vous avez entendu, Grent ? Il paraît qu’un alchimiste va faire une démonstration sur la place centrale. Une vraie, avec explosions et tout.
Grent haussa les épaules, mordant dans un morceau de saucisse.
— Ces trucs, c’est souvent beaucoup de bruit pour rien. Mais si ça amuse les gens, tant mieux.
Je notai l’information dans un coin de ma tête. Une démonstration alchimique ? Cela pourrait être une opportunité intéressante, même si je doutais de son utilité immédiate. Néanmoins, tout ce qui attirait autant d’attention méritait d’être observé.
Peu après, Owel réapparut, un large sourire sur le visage et les joues légèrement rougies par le soleil. Il portait un paquet enveloppé dans un tissu brun.
— Lars, regarde ce que j’ai trouvé ! dit-il en déroulant le tissu pour révéler une figurine en bois finement sculptée, représentant un cheval en plein galop.
Je haussai un sourcil, impressionné par le détail de l’œuvre.
— Pas mal. Mais tu sais que ça ne te nourrira pas, hein ? plaisantai-je.
— Peut-être, mais c’est beau, répondit-il avec un sourire. Parfois, il faut juste apprécier les choses pour ce qu’elles sont.
Sa remarque, bien que simple, me fit réfléchir. Je passais tellement de temps à planifier et à calculer que j’oubliais parfois de m’arrêter pour profiter des petits plaisirs. Mais je chassai rapidement cette pensée. Il y aurait un temps pour cela, plus tard.
Alors que la foule se rassemblait sur la place centrale pour l’événement, Grent annonça qu’il fermerait l’étal pour y assister.
— Je veux voir à quoi ressemble cet "alchimiste". On verra s’il sait vraiment ce qu’il fait, dit-il avec un sourire en coin.
Nous laissâmes les produits restants couverts et rejoignîmes la foule dense autour de la place. Lorsque nous atteignîmes la place centrale, elle était méconnaissable. Une estrade avait été montée au centre, entourée d’une foule dense et bruyante. L’alchimiste, un homme de haute stature vêtu d’une robe sombre décorée de motifs dorés, se tenait au milieu, entouré d’un assortiment de fioles, de chaudrons, et d’instruments que je ne reconnaissais pas. Sa barbe grisonnante et son regard perçant lui donnaient un air d’autorité.
— Mesdames et messieurs, lança-t-il d’une voix puissante. Aujourd’hui, je vais vous montrer les merveilles de l’alchimie ! Vous verrez comment la science et la nature peuvent être transformées en magie !
La foule murmura d’excitation alors qu’il levait une fiole contenant un liquide bleu brillant. Il expliqua que cette potion pouvait purifier l’eau, une ressource précieuse pour les fermes et les villages. Avec un geste théâtral, il versa quelques gouttes dans un seau d’eau trouble, et en quelques instants, l’eau devint claire. Les spectateurs poussèrent des exclamations émerveillées. Je plissai les yeux, essayant de comprendre le procédé. Était-ce une véritable réaction chimique, ou simplement une illusion habile ? Quoi qu’il en soit, cet homme savait captiver son public. L’alchimiste continua sa démonstration avec un mélange de poudres qui, lorsqu’il les combina, provoquèrent une petite explosion colorée. La foule recula en riant, impressionnée mais aussi un peu effrayée. Je ne pus m’empêcher de sourire. Cet homme était un maître dans l’art du spectacle.
Owel, quant à lui, était captivé.
— Tu crois qu’il pourrait nous apprendre ? murmura-t-il à mon oreille.
Je secouai la tête.
— Peut-être. Mais je me demande surtout combien il gagne avec ce genre de démonstrations.
Après une série de tours et d’expériences, l’alchimiste conclut en annonçant qu’il vendrait quelques-unes de ses potions et remèdes sur place. La foule se précipita pour voir ses marchandises, créant une cohue autour de l’estrade. Grent fit signe qu’il était temps de partir, mais je restai un instant, observant cet homme. Il n’était peut-être qu’un simple charlatan, mais il possédait une chose précieuse : la capacité de capter l’attention et de la transformer en profit. Alors que nous quittions la place, une idée germa dans mon esprit. Si cet alchimiste pouvait réussir avec des illusions et des démonstrations spectaculaires, qu’est-ce qui m’empêchait d’utiliser mes propres compétences et connaissances pour transformer ma vie ?