Chapitre 4 : Le marché et les opportunités
La semaine passa rapidement, rythmée par le travail à la ferme et les efforts que je consacrais à ma parcelle. Chaque matin, je me levais à l’aube pour m’occuper des corvées habituelles avant de passer des heures sur cette terre en jachère que je rêvais de transformer. Peu à peu, je dégageais les ronces, amassais les pierres en tas ordonnés, et réfléchissais aux prochaines étapes. Malgré la fatigue, chaque avancée, même minime, me rappelait pourquoi j’avais demandé cette parcelle. Mais aujourd’hui, les choses allaient être différentes. C’était le jour de la foire d’été du village d’Ekho, un événement attendu par tous les habitants de la région. Les routes de campagne, habituellement silencieuses, s’animaient d’une activité inhabituelle. Des chariots chargés de marchandises, des familles vêtues de leurs plus beaux habits, et des marchands itinérants convergeaient tous vers le cœur du village. Owel et moi accompagnions oncle Grent, qui poussait une charrette remplie de produits de la ferme : des œufs frais, quelques meules de fromage, et des légumes du potager. C’était une tradition pour Grent de vendre ses surplus lors de la foire et cette année, il avait complété mes économies pour que je puisse mener mes propres affaires.
Lorsque nous atteignîmes Ekho, le village semblait transformé. La grande place, d’ordinaire calme, était méconnaissable. Des étals colorés s’alignaient en rangées serrées, chargés de marchandises variées : tissus aux teintes éclatantes, outils en métal poli, fruits exotiques, et herbes séchées dégageant des arômes puissants. Les cris des marchands cherchant à attirer les clients se mêlaient au bourdonnement constant de la foule.
— Regarde ça, Lars ! s’exclama Owel, les yeux brillants en désignant un stand où des couteaux étincelaient au soleil. C’est exactement comme celui que tu voulais l’année dernière.
Je suivis son regard et repérai immédiatement l’objet. Un couteau avec un manche en corne gravée et une lame d’un éclat argenté. Je me souvenais effectivement de l’avoir admiré, mais aujourd’hui, mon esprit était ailleurs. Les souvenirs d’un futur à éviter et les ambitions que je nourrissais pesaient bien plus lourd que ce simple désir.
— Peut-être, répondis-je distraitement. Mais ce n’est pas ma priorité.
Owel fronça les sourcils, visiblement perplexe.
Je laissai mon cousin et Grent s’installer à leur étal, prétextant vouloir explorer la foire. Une fois seul, je pris mon temps pour observer attentivement chaque stand, chaque produit, et chaque client. Les échanges, souvent bruyants, m’offraient une mine d’informations précieuses. J’appris rapidement que certains produits étaient vendus à des prix ridiculement bas parce que leurs marchands voulaient éviter de repartir avec des surplus sur certains produits périssables. La chaleur rendait difficile la conservation des aliments les plus fragiles comme la pomme d’Atami ou le bouquet d’herbe d’Eritry. D’autres stands, en revanche, affichaient des prix élevés pour des articles rares ou très demandés. Je notai mentalement les différences et les opportunités, à force de laisser trainer mes oreilles sur les différentes allées de la foire, qui était plus grande que d’ordinaire, j’appris qu’un évènement particulier aurait lieu le lendemain sur la place centrale mais personne ne savait de quoi il s’agissait.
En traversant une allée bondée, j’avais capté une discussion entre deux marchands.
— Tu as entendu parler de ce qu’il y aura demain sur la place centrale ?
— Il paraît qu’un homme venu de l’Est va dévoiler une nouvelle invention. Mais je n’y crois pas. Ces histoires sont souvent exagérées.
— Moi on m’a dit que le Baron allait venir à la foire pour annoncer une nouvelle taxe.
— Mais non, c’est juste le concours de la plus belle donzelle du patelin. Railla un troisième qui venait de finir d’installer un lot d’écharpe en tissus fin sur un portant de son étal.
—
La conversation s’arrêta là lorsque plusieurs matrones regardèrent les articles du stand de l’un d’eux et que les deux autres plaquèrent un sourire commercial des plus artificiels sur leur visage.
Après avoir effectué mon premier tour, je pris le temps d’acheter un encas sur un stand dirigeait par une petite mamie connue pour sa recette de brochettes spéciales. Je lançais un regard à l’astre dans le ciel pour jauger l’heure et reparti dans le dédale de stand. La chaleur de l’après-midi faisait suinter la poussière des chemins qui serpentent à travers les étals. Partout, les cris des marchands se mêlaient à la clameur des discussions et aux éclats de rire des enfants courant entre les stands. L’odeur du cuir neuf, des herbes séchées et de la viande fumée flottait dans l’air, créant une cacophonie olfactive que je n’avais pas ressentie depuis des années.
Je me retrouvai devant le stand de Kent, un agriculteur au visage tanné par le soleil, connu pour vendre des semences en surplus lors des foires. Il se tenait derrière son étal, les bras croisés, un sourire crispé sur le visage. Des sacs ouverts laissaient voir des graines de différentes tailles et couleurs, certaines encore brillantes de fraîcheur, d’autres légèrement ternies par le temps.
— Alors, mon garçon, tu cherches quelque chose de particulier ? demanda Kent d’une voix éraillée.
Je parcourus les sacs du regard, m’arrêtant sur un lot de graines de colza. Je savais, grâce à mes souvenirs, que cette plante avait des propriétés intéressantes pour nourrir le sol et produire de l’huile, un produit sous-évalué mais prometteur.
— Je suis intéressé par ce colza, dis-je en pointant du doigt le sac.
Kent plissa les yeux et secoua la tête.
— Le colza ? Ce n’est pas ce qu’il te faut. C’est exigeant pour la terre, et honnêtement, ça ne pousse pas si bien ici.
Il tapota un autre sac avec insistance.
— Regarde plutôt ça, de l’épeautre. C’est robuste, fiable. Si tu veux du rendement sans te casser la tête, c’est ça qu’il te faut.
Je pris une poignée des graines d’épeautre, les examinant distraitement. C’était effectivement une culture simple, mais elle rapportait peu. Le colza, en revanche, était une culture que je pouvais utiliser à la fois pour revitaliser ma parcelle et, à terme, produire quelque chose de plus lucratif.
— Non, insistai-je. Je préfère le colza.
Kent soupira, visiblement exaspéré.
— Tu sais ce que tu fais, au moins ? Le colza, ça demande plus de soins. Et ça, ça ne pardonne pas si tu fais des erreurs.
— Je sais, répondis-je calmement. Mais c’est un risque que je suis prêt à prendre.
Il me dévisagea un instant, cherchant peut-être à déceler de l’hésitation dans mes yeux. Mais je restai ferme. Finalement, il haussa les épaules et lâcha un soupir résigné.
— Très bien. Tu veux du colza ? Je te le donne. Mais ne viens pas pleurer quand ça ne marche pas.
Je payai le montant convenu, sentant le regard intrigué de Kent me suivre alors que je repartais avec mon sac.
Le sac de semences sous le bras, je continuai mon exploration du marché. Mon esprit, toujours en alerte, captait les conversations autour de moi. Certains marchands parlaient d’une mauvaise récolte dans un village voisin, évoquant des prix élevés pour certains produits comme la farine. D’autres mentionnaient un marchand itinérant qui avait vendu des outils de mauvaise qualité, alimentant la méfiance parmi les acheteurs.
J’écoutais attentivement, cherchant des indices sur les besoins locaux ou des opportunités à saisir. Chaque information, même anodine, pouvait s’avérer précieuse. En passant près d’un étal de tissus, une femme âgée discutait avec un marchand, évoquant la difficulté de trouver de l’huile cette saison. Une lueur d’intérêt s’alluma en moi. Si je pouvais réussir à cultiver du colza et produire de l’huile, je pourrais répondre à ce besoin. Cette idée se grava dans mon esprit alors que je continuais à parcourir les étals.
Mon attention fut attirée par un petit étal situé à l’écart, presque caché à l’ombre d’un arbre. Le vieil homme qui le tenait était vêtu de vêtements usés, et une odeur désagréable flottait autour de lui, mélange de moisi et de sueur. Ses marchandises n’étaient guère plus engageantes : des racines difformes, des tubercules à moitié pourris, et quelques feuilles fanées. Malgré tout, je m’approchai, intrigué. Le vieil homme leva les yeux vers moi, son regard vif contrastant avec son apparence négligée.
— Un jeune homme curieux, dit-il d’une voix rauque. Ça fait plaisir. Les autres passent sans même regarder.
Je ne répondis pas, préférant examiner son étal de plus près. Parmi les racines et les tubercules en décomposition, quelque chose attira mon attention : un petit sac en toile, mal fermé, laissant entrevoir des graines noires et brillantes.
— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je en désignant le sac.
Le vieil homme sourit, révélant des dents jaunies.
— Ça, mon garçon, c’est de la nigelle. Une plante ancienne, peu connue ici. Ses graines sont petites, mais elles ont une saveur particulière et des propriétés médicinales.
Je pris une graine entre mes doigts, l’examinant attentivement. La nigelle, je m’en souvenais vaguement, était utilisée pour ses bienfaits et son goût. C’était rare, mais avec la bonne approche, cela pouvait devenir une niche intéressante.
— Combien pour ce sac ? demandai-je.
Le vieil homme sembla réfléchir un instant, évaluant si je représentais un client sérieux.
— Disons… deux pièces de cuivre. C’est un prix honnête, vu ce que c’est.
Je sortis les pièces de ma bourse et les déposai sur l’étal. Le vieil homme me tendit le sac ainsi qu’un deuxième plus petit avec un sourire malicieux.
— Bonne chance, garçon. Cette graine, elle est spéciale. Si tu sais quoi en faire, elle te le rendra, puisque tu m’as permis de faire une bonne vente aujourd’hui je t’offre en cadeau ce tubercule brun, je t’avoue que je ne sais pas trop à quoi il peut servir mais je suis de bonne humeur, grâce à toi à toi je vais pouvoir boire ce soir.
Je le remerciai, les deux sacs bien serrés contre moi, et repartis vers l’étal familial. Cette rencontre m’avait laissé une impression étrange, mais je sentais que cet achat imprévu ainsi que son cadeau pourrait s’avérer utile.
De retour à l’étal familial, Owel m’accueillit avec un sourire narquois.
— Alors, tu as acheté ce couteau ? lança-t-il en plaisantant.
Je secouai la tête, déposant mon sac de semences à mes pieds.
— Non. Mais j’ai trouvé quelque chose de bien plus utile.
Il se pencha pour examiner le sac, fronçant les sourcils.
— Des graines ? C’est ça ton achat « utile » ? Tu es sérieux, Lars ? Tu aurais pu te faire plaisir pour une fois.
Je souris calmement, croisant les bras.
— Ces graines peuvent rapporter plus que tu ne le crois, Owel. Il suffit de savoir comment les utiliser.
Il me fixa, clairement sceptique, mais ne dit rien. Grent, qui écoutait la conversation tout en servant un client, lança un regard dans ma direction.
— C’est bien beau d’acheter des choses, Lars, mais encore faut-il savoir les faire fructifier.
Je levai les yeux vers lui, un sourire confiant sur les lèvres.
— Faites-moi confiance, oncle. Je saurai en tirer quelque chose.
Alors que le jour touchait à sa fin, je me tenais près de l’étal familial, observant la foule qui commençait à se disperser. Les marchands rangeaient leurs produits, les clients regagnaient leurs maisons, et la place retrouvait peu à peu son calme. Dans ma poche, je tenais un petit carnet sur lequel j’avais noté toutes mes observations de la journée : les produits demandés, les prix pratiqués, et les lacunes du marché. Ce carnet serait mon premier outil, un moyen de construire une stratégie pour l’avenir.