Chapitre 3 : La parcelle
Le lendemain, l’air était encore froid lorsque je sortis de la maison, bien avant que le chant du coq ne résonne dans la cour. La lumière hésitante de l’aube éclairait faiblement les champs, et une fine brume flottait au-dessus de la terre, imprégnant tout d’une fraîcheur humide. Je resserrai ma veste contre moi, savourant cet instant de calme. Le silence matinal était entrecoupé seulement par les bruits légers des animaux qui s’éveillaient.
Avec des gestes familiers, je m’attaquai aux tâches habituelles. Le poulailler fut mon premier arrêt. Les poules, encore engourdies par la nuit, m’observèrent avec indifférence alors que je ramassais les œufs et renouvelais leur paille. Ensuite, je passai à l’étable, saluant distraitement Amandine, la vache, et Gaspard, le vieux cheval, tout en nettoyant leurs box. Ces corvées répétitives, autrefois vécues comme une contrainte, m’apparaissaient maintenant comme une routine réconfortante, une manière de reconnecter avec ce quotidien que j’avais autrefois sous-estimé.
Lorsque tout fut en ordre, je me dirigeai vers le puits. Mon oncle Grent était déjà là, tirant un seau d’eau avec une aisance tranquille, comme s’il était une partie indissociable de ce paysage. Son regard sévère se posa sur moi, mais je crus percevoir une lueur presque imperceptible de fierté.
— Tu es matinal, Lars, fit-il d’un ton bourru.
— Les journées sont longues, répondis-je simplement. Autant en profiter.
Il hocha la tête, satisfait de ma réponse. Puis, sans préambule, il désigna une hache posée contre la margelle du puits.
— Prends ça. Je vais te montrer la parcelle.
Nous marchâmes en silence le long des champs, longeant les murets de pierre qui délimitaient la propriété. Le soleil, encore bas à l’horizon, teintait tout d’une lumière dorée. Le vent léger transportait des odeurs de terre et de végétation humide. À mesure que nous avancions, les champs cultivés laissèrent place à des herbes sauvages et des broussailles, jusqu’à ce que Grent s’arrête à l’extrémité nord de la propriété.
— Voilà, dit-il en désignant d’un geste une étendue de terrain.
Je regardai autour de moi. La parcelle faisait environ un hectare, mais elle était loin d’être idéale. Une partie était recouverte de ronces épaisses, leurs branches noueuses s’accrochant au sol et aux pierres disséminées un peu partout. Des morceaux de bois en décomposition traînaient ici et là, vestiges d’une clôture ou d’un abri oublié. À l’extrémité nord, un mince filet d’eau serpentait paresseusement, presque caché par les hautes herbes. L’endroit avait été abandonné depuis des années, laissé en jachère.
Je ris intérieurement en devinant la facétie de mon oncle. Il m’avait clairement donné cette parcelle parce qu’elle semblait inutilisable. À ses yeux, c’était probablement une leçon déguisée, un moyen de tester ma détermination.
Grent croisa les bras et me lança un regard perçant.
— Alors, toujours intéressé ?
Je m’efforçai de garder mon visage impassible, même si l’envie de sourire était forte.
— Oui, répondis-je avec assurance. C’est parfait.
Un éclair d’étonnement traversa ses yeux, mais il ne laissa rien transparaître d’autre. Il hocha simplement la tête.
— Très bien. Cette terre est à toi, alors. Mais souviens-toi, Lars, si tu échoues, tu ne pourras pas dire que je ne t’ai pas prévenu.
Après le départ de Grent, je restai seul sur la parcelle. Je pris un moment pour observer attentivement chaque détail, mes pensées tournoyant alors que je réfléchissais aux prochaines étapes. L’ombre des bois voisins s’étendait sur une partie du terrain, rendant le sol légèrement plus humide à cet endroit. Le filet d’eau, bien qu’étroit, était une ressource précieuse que je pourrais utiliser pour l’irrigation. En revanche, les ronces et les pierres représenteraient un défi physique considérable.
Je fis le tour de la parcelle avec lenteur, prenant note de chaque obstacle. Les ronces, bien que denses, n’étaient pas insurmontables. Je pourrais les arracher à la main ou utiliser une serpe pour les couper. Les pierres, de tailles variables, nécessiteraient un tri : les plus grandes seraient mises de côté pour construire des bordures ou des murets, tandis que les plus petites pourraient être enterrées pour niveler le sol.
Je trouvai aussi quelques souches d’arbres, vestiges d’un abattage passé. Leur extraction serait fastidieuse, mais nécessaire si je voulais obtenir une terre plane et exploitable.
Je ne perdis pas de temps. Avec la hache que Grent m’avait confiée et une serpe récupérée dans le hangar, je commençai à dégager les ronces sur une petite section de la parcelle. Chaque coup, chaque branche coupée me rapprochait un peu plus de ma vision pour cet endroit. Le travail était lent et exigeant, mais étrangement satisfaisant. Chaque tas de ronces arrachées, chaque pierre déplacée était une petite victoire.
J’organisai les débris en tas distincts : bois à brûler, ronces à éliminer, pierres à réutiliser. Cette méthode me permettait de garder un semblant d’ordre dans le chaos apparent.
À la fin de la matinée, une petite partie du terrain avait retrouvé une apparence presque normale. Ce n’était pas grand-chose, mais c’était un début. Je m’assis sur une souche, essuyant la sueur de mon front tout en observant le travail accompli. La tâche à venir serait immense. Deux semaines, estimai-je. Deux semaines pour rendre cette parcelle viable pour un premier semis. Peut-être plus si je rencontrais des imprévus. Mais le défi ne m’effrayait pas. Ce terrain, aussi rude soit-il, représentait une opportunité. Et cette fois, je ferais en sorte de la saisir pleinement.
L’après-midi, après avoir mangé un repas frugal composé de pain noir et de fromage, je retrouvai mon oncle Grent près du hangar à outils. Ses instructions étaient claires : l’étable avait besoin de nouvelles planches pour renforcer l’enclos des chèvres, qui tentaient régulièrement de s’échapper. Avec son habituelle économie de mots, il me désigna une pile de planches brutes et m’expliqua rapidement ce qu’il attendait.
— Coupe-les à la bonne longueur et remplace celles qui sont trop pourries, Lars. Owel viendra te donner un coup de main quand il aura fini avec le bois.
Je hochai la tête, prenant la scie posée à proximité. Mon oncle n’était pas un homme qui donnait des compliments, mais je pouvais deviner dans son ton qu’il appréciait mon travail du matin. Sans un mot de plus, il retourna à ses occupations.
Sous la chaleur de l’après-midi, je me mis au travail. La scie mordait le bois avec un grincement rythmé, et chaque morceau découpé était soigneusement ajusté avant d’être cloué en place. Je travaillais lentement, mais avec méthode, m’assurant que chaque planche tenait solidement. Ce n’était pas seulement une question de bien faire mon travail ; c’était aussi une manière de prouver à Grent que je méritais sa confiance. Le bruit des clous frappant le bois attirait quelques regards curieux des animaux. Amandine, la vache, ruminait tranquillement, jetant de temps en temps un regard indifférent dans ma direction. Gaspard, de son côté, semblait apprécier l’ombre de l’étable, secouant la tête pour chasser les mouches.
Un peu plus tard, Owel arriva, un grand sourire aux lèvres, les bras chargés de bois qu’il avait découpé pour la cuisine. Il posa son chargement contre le mur et s’étira, observant mon travail avec un regard mi-critique, mi-amusé.
— Eh bien, tu ne fais pas les choses à moitié, hein ? lança-t-il en désignant les nouvelles planches.
Je haussai les épaules, continuant à marteler un clou.
— Si tu fais quelque chose, autant le faire bien.
— Tu es devenu philosophe maintenant ? Ça doit être l’effet de ton anniversaire.
Il s’assit sur un tabouret de bois, me regardant un moment en silence. Puis, sans prévenir, il changea de sujet.
— Dis, Lars… pourquoi tu as demandé cette fichue parcelle ?
Je m’arrêtai un instant, levant les yeux vers lui. Son regard était sincèrement curieux, presque perplexe.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demandai-je.
— Je veux dire… l’année dernière, à la foire, tu avais repéré ce couteau. Tu sais, celui avec le manche en corne de cerf et la lame gravée. Tu en rêvais, Lars. Tu en parlais tout le temps. Et maintenant, tu as une chance de demander quelque chose pour ton anniversaire, et tu choisis… une parcelle en jachère pleine de ronces et de pierres.
Il secoua la tête, un sourire incrédule sur les lèvres.
— Je ne comprends pas.
Je pris un moment avant de répondre, posant mon marteau et essuyant mes mains sur mon pantalon. Comment expliquer à Owel quelque chose qu’il ne pouvait pas comprendre ? Comment lui dire que ma vision dépassait les simples désirs d’un jeune homme de 16 ans ?
— Ce couteau… oui, je l’ai voulu, dis-je lentement. Mais qu’est-ce qu’il aurait changé à ma vie, Owel ? Je l’aurais utilisé, peut-être pendant quelques années, et puis quoi ? Rien n’aurait été différent.
Il fronça les sourcils, perplexe.
— Cette parcelle, continuai-je, c’est autre chose. C’est une opportunité. Je veux voir ce que je peux en faire. Prendre quelque chose qui ne vaut rien et en tirer quelque chose de précieux. Ce n’est pas juste une parcelle, Owel. C’est… un test.
Il resta silencieux un moment, jouant avec un morceau de bois qu’il avait ramassé.
— Un test, hein ? Ça ressemble à une corvée, si tu veux mon avis.
Je souris, frappant doucement son épaule.
— Peut-être. Mais parfois, les corvées en valent la peine.
Nous terminâmes les réparations ensemble, travaillant en silence, chacun perdu dans ses pensées. La lumière de l’après-midi commençait à décliner, et les ombres des bâtiments s’étiraient sur le sol. Le chant des grillons se faisait entendre, et un vent léger portait l’odeur du foin fraîchement coupé.
Alors que nous rangions les outils, Owel se tourna vers moi.
— Tu sais, Lars… je ne sais pas ce que tu as en tête, mais j’espère que ça marchera.
— Moi aussi, Owel. Moi aussi, répondis-je avec un sourire.
Après avoir terminé les tâches de la journée, je retournai brièvement sur la parcelle. Le soleil couchant teintait le ciel d’orange et de rose, et la lumière chaude illuminait les ronces et les pierres comme si elles étaient recouvertes d’or. Je m’assis sur une souche, contemplant le travail qui m’attendait. Le défi était immense, mais je sentais une étrange excitation monter en moi. Cette terre n’était pas qu’un terrain vague. C’était une toile vierge, prête à accueillir mes rêves.