Chapitre 2 : La fête d’anniversaire
Le soleil était haut dans le ciel, et la chaleur de l’après-midi commençait à peser sur nos épaules. Je marchais sur un chemin de terre battue aux côtés d’Owel, les outils d’abattage en équilibre sur nos épaules. Le bois des manches était usé, lissé par des années de corvées répétées, et leur poids me ramenait à la dure réalité du travail manuel. Pourtant, je ne ressentais aucune gêne. Chaque pas sur ce chemin poussiéreux semblait me rapprocher d’une promesse de renouveau. Le chemin serpentait à travers les champs de blé dorés, bordés de murets de pierre recouverts de mousse. À perte de vue, la campagne s’étendait, vivante et sereine, bercée par le bourdonnement des insectes et le chant lointain d’un oiseau solitaire. De petites fleurs sauvages parsemaient les talus, éclats de couleur dans un paysage dominé par les verts et les ors. Je pris une grande inspiration, savourant l’odeur familière de la terre chauffée par le soleil et des épis de blé qui se balançaient doucement sous la brise.
Owel, comme à son habitude, bavardait sans cesse, comblant le silence avec des récits d’anecdotes locales ou des blagues maladroites. Sa voix enjouée tranchait avec mes pensées, toujours en train de tourner et d’analyser.
— Tu sais que Henrick, le fils du meunier, a encore essayé d’impressionner Lily avec son « nouveau » cheval ? demanda-t-il, un sourire moqueur sur le visage.
— Lily ? répétai-je, vaguement intéressé.
— Oui, Lily ! La fille du forgeron. Je crois qu’elle a ri quand elle a vu Henrick tomber de sa monture. Ce gars n’a aucun équilibre, termina-t-il en éclatant de rire.
Je hochai la tête, mais mon esprit était ailleurs. Des fragments de souvenirs du futur émergeaient, me rappelant combien ces histoires anodines pouvaient avoir des répercussions. Henrick, par exemple, n’était pas qu’un fils de meunier maladroit dans mes souvenirs. Dans quelques années, il deviendrait un concurrent acharné, jaloux de mes réussites. Ce genre de détails, insignifiants pour le Lars de seize ans que j’avais été, me semblait maintenant crucial.
Nous arrivâmes enfin au bois, un espace dense où les arbres centenaires dressaient leurs troncs noueux vers le ciel. Les feuilles formaient une canopée épaisse qui tamisait la lumière du soleil, plongeant le sous-bois dans une pénombre rafraîchissante. L’air ici était différent, plus humide, chargé des senteurs de la sève et des fougères.
— Voilà les deux coupables, dit Owel en pointant du doigt deux arbres inclinés, leurs branches menaçant dangereusement de s’effondrer sur les champs voisins.
Les troncs des arbres étaient massifs, leurs écorces couvertes de lichens argentés. Je pris un instant pour examiner leur base, notant les fissures et l’inclinaison des racines. L’abattage serait délicat. Un mauvais calcul, et les arbres pourraient s’écraser sur les cultures.
— Ça va demander un peu de coordination, dis-je en levant les yeux vers Owel.
Il sourit, ramassant déjà une hache.
— Alors coordonne-toi avec moi, grand stratège, répondit-il en riant.
Nous nous mîmes à l’ouvrage, alternant les coups de hache pour entailler les troncs à leur base. Chaque impact résonnait dans la forêt, un écho qui semblait se perdre dans l’immensité des arbres autour de nous. Mes bras commençaient à brûler sous l’effort, mais je m’efforçais de maintenir un rythme constant. Pendant que je frappais le bois, mes pensées dérivèrent. J’avais abattu bien des arbres dans ma jeunesse, accomplissant ces mêmes tâches avec un mélange d’impatience et de lassitude. Mais aujourd’hui, chaque geste me semblait empreint d’un nouveau sens. Chaque coup de hache était un rappel de cette seconde chance que j’avais reçue, une opportunité de forger un avenir différent.
Owel, lui, chantonnait entre deux respirations haletantes. Son optimisme m’arracha un sourire. Je réalisais à quel point il était jeune, innocent, et plein d’espoir. Cela me donna une motivation supplémentaire. Si je pouvais protéger quelqu’un dans cette nouvelle vie, ce serait lui.
— Tu es bien silencieux aujourd’hui, Lars, dit-il soudain, s’appuyant sur sa hache pour reprendre son souffle.
— Je réfléchis, répondis-je simplement.
— À quoi ?
Je haussai les épaules, cherchant mes mots.
— À ce que nous pourrions faire… plus tard. Dans quelques années.
— Tu veux dire, après que mon père nous ai complétement essoré avec ces travaux ? demanda-t-il avec un sourire amer.
Je secouai la tête.
— Pas forcément. Je me dis qu’il y a peut-être autre chose. Quelque chose de plus grand.
— Comme quoi ?
Je posai ma hache un instant, regardant les champs à travers les arbres.
— Imagine qu’on puisse faire pousser plus, récolter mieux. Ou qu’on puisse vendre ce qu’on produit à un meilleur prix. Qu’on ne soit plus juste des fermiers, mais des commerçants. Des gens qui créent quelque chose.
Owel éclata de rire.
— Toi, un commerçant ? Tu as reçu un coup de bois sur la tête ou quoi ?
Je souris, ne répondant pas. À ce stade, je n’avais pas besoin qu’il comprenne. Pas encore. Mais un jour, il verrait.
Après de longues heures de travail, les arbres s’effondrèrent enfin, leurs troncs s’écrasant dans un fracas assourdissant. L’odeur de la sève fraîche emplissait l’air, tandis que les branches brisées formaient un enchevêtrement complexe au sol. Nous coupâmes rapidement les sections les plus volumineuses, récupérant ce qui pourrait être utile pour le bois de chauffage. Le soleil commençait à descendre à l’horizon lorsque nous prîmes le chemin du retour. Nos vêtements étaient imbibés de sueur, et nos mains couvertes d’échardes, mais une satisfaction étrange flottait dans l’air. Sur le chemin, Owel recommença à parler, son enthousiasme intarissable. Mais cette fois, je l’écoutais avec plus d’attention. Chaque détail sur le village, chaque nom qu’il mentionnait, était une pièce du puzzle que je devrais assembler pour atteindre mes objectifs.
Quand nous arrivâmes à la ferme, à chaque pas, l’odeur du repas en préparation se faisait plus forte, mêlant des effluves de viande grillée, de pain chaud, et de légumes mijotés. Mon estomac, qui n’avait rien reçu depuis le matin, gargouillait bruyamment, arrachant un rire à Owel.
— Tu sais, Lars, ce soir, on aura probablement droit au ragoût du vieux. Il le fait toujours pour les grandes occasions. C’est pas un cuisinier, mais ce ragoût… il pourrait rivaliser avec celui de n’importe quel aubergiste, dit-il en passant une main sur son ventre.
Je souris. Je me souvenais très bien de ce ragoût, un mélange simple mais savoureux de légumes du potager, de viande salée, et d’herbes. C’était un plat qui, malgré sa modestie, avait toujours marqué les rares célébrations dans cette maison. En arrivant dans la cour, nous déposâmes nos outils près du hangar. Grent, qui vérifiait une roue de chariot, releva la tête pour nous saluer d’un hochement de menton.
— Vous avez fini ? demanda-t-il simplement.
— Les deux arbres sont tombés, oncle. On a récupéré le bois utile et laissé les branches inutilisables sur place, répondis-je.
Il acquiesça, son visage impassible, mais je crus y voir une lueur de satisfaction. Il n’était pas du genre à complimenter, mais ce regard valait plus que des mots.
— Bien. Allez vous laver. Le repas sera prêt dans une heure.
Dans la petite maison, l’atmosphère était chaleureuse. Le crépitement du feu dans l’âtre ajoutait une touche de confort, et la lumière des flammes dansait sur les murs de pierre. Grent, malgré son caractère bourru, s’affairait en silence à remuer une grande marmite posée sur le feu. Une odeur alléchante s’en échappait, emplissant la pièce et réveillant encore davantage mon appétit.
Owel et moi prîmes place près de la table en bois massif, nettoyant nos mains et nos visages avec une bassine d’eau fraîche posée là à notre intention. La conversation, légère et ponctuée de rires, reprit alors que nous aidions à préparer la table. Des tranches de pain noir furent disposées dans un panier, accompagnées d’un morceau de fromage à pâte dure que Grent avait soigneusement conservé.
— On dirait presque un banquet, plaisanta Owel en posant un pot de miel au centre de la table.
— Ne t’y habitue pas trop. Ce n’est pas tous les jours l’anniversaire d’un fainéant, répondit Grent avec un sourire en coin.
Son ton bourru me fit sourire. Cette dynamique, bien que rude en apparence, portait une chaleur que j’avais oubliée depuis longtemps.
Lorsque le repas fut enfin servi, l’atmosphère devint encore plus festive. Le ragoût, accompagné de légumes fraîchement récoltés et de pommes de terre fondantes, surpassait mes souvenirs. Le pain, trempé dans le bouillon parfumé, était un régal. Même les éclats de voix de Grent, commentant notre lenteur à abattre les arbres, ne pouvaient ternir ce moment. Je profitais de chaque instant, observant les expressions de mes proches. Owel, toujours souriant, riait de bon cœur à la moindre plaisanterie. Grent, bien que moins démonstratif, semblait satisfait de voir la table animée. Pour la première fois depuis mon retour, je ressentis un véritable sentiment d’appartenance.
Une fois les plats principaux terminés, Grent se leva pour attraper une bouteille de cidre qu’il avait mise de côté. Il la posa sur la table avec un soupir dramatique.
— Bon, Lars, c’est ton anniversaire. Seize ans. Alors, bois un peu. Mais pas trop, sinon tu travailleras double demain, dit-il en remplissant trois gobelets.
Je levai mon verre, un sourire aux lèvres.
— Merci, oncle Grent. Merci pour tout.
Le silence qui suivit mes mots fut lourd de signification. Ce n’était pas juste un remerciement pour ce repas ou pour cette journée. C’était une reconnaissance de tout ce qu’il représentait dans ma vie, même si je ne l’avais pas toujours compris. Le moment semblait propice. J’attendis que que mon oncle me pose sa fameuse question annuelle.
— Alors qu’est ce que le morveux souhaite pour sa majorité ?
Il leva les yeux vers moi, un sourcil haussé. Je marquai une pause dans l’ascension de ma cuillère vers ma bouche et la reposa dans mon bol. Après quelques minutes de réflexion, je finis par faire une demande particulière :
— Je voudrais… gérer une parcelle de terre. Rien de grand. Juste un bout de champ où je pourrais essayer quelques idées.
Grent fronça les sourcils, l’air dubitatif.
— Des idées ? répéta-t-il.
— Oui, répondis-je avec assurance. J’ai réfléchi. Si nous utilisons certaines méthodes pour améliorer le sol, pour faire pousser les cultures plus efficacement, nous pourrions peut-être augmenter les rendements. Je voudrais essayer, en prendre la responsabilité, pour voir si ça fonctionne.
Le silence tomba sur la pièce. Même Owel, habituellement si bavard, restait immobile, les yeux fixés sur son père.
Grent posa lentement son verre, croisant les bras.
— Tu veux expérimenter sur ma terre, celle que mes ancêtres ont travaillée avec leur sueur et leur sang ?
— Pas expérimenter, corrigeai-je. Améliorer. Et si ça ne marche pas, je prendrai mes responsabilités. Je ne vous demande qu’une chance.
Il me fixa longuement, jaugeant ma détermination. Enfin, il poussa un soupir.
— Très bien, Lars. Une parcelle. Mais si tu échoues, tu retourneras faire ce que je te demande sans discuter.
Un sourire éclatant illumina mon visage. C’était tout ce que je voulais. Le premier pas était franchi. La soirée toucha à sa fin dans une ambiance paisible. Alors que Grent rangeait la vaisselle et qu’Owel s’assoupissait presque sur la table, je sortis dans la cour pour respirer l’air frais. Le ciel était clair, constellé d’étoiles. Les champs autour de la ferme semblaient baignés d’argent sous la lumière de la lune. Je contemplai cet horizon, rempli d’espoir. La gestion de cette parcelle n’était qu’un début. Un petit pas dans ce qui serait un long voyage. Mais c’était le mien, et cette fois, je ferais en sorte qu’il compte.