Chapitre 1 : Retour aux sources
Prologue
La lame traversa le fin tissu de ma chemise rapiécée avant de s’enfoncer dans ma chair. Une douleur vive me transperça, suivie presque immédiatement par une chaleur poisseuse : mon sang coulait, imbibant mes vêtements en une auréole pourpre qui s’étendait rapidement. Le coup suivant vint avant même que je ne puisse réagir. Cette fois, la dague pénétra plus bas, au niveau de l’estomac, m’arrachant un cri étranglé. Enfin, le troisième coup, précis et implacable, frappa droit au cœur. L’assassin n’avait pas hésité une seconde, et moi, mendiant insignifiant dans une ruelle sombre, je sombrais déjà.
Le flot de sang qui s’échappait de mes blessures colorait mes vêtements usés d’un rouge profond, comme si même dans la mort, ma pauvreté se drapait d’une dérisoire noblesse. Mon accoutrement, en loques depuis des années, racontait ma vie : une existence de survie, marquée par les privations, la honte, et la solitude. La mort d’un mendiant dans les rues d’une grande ville comme Lake, capitale portuaire du royaume d’Arles, n’aurait sûrement pas suscité la moindre attention. Mais pour moi, cette mort était tout. Après tout, c’était la mienne.
Pourquoi moi ? Cette question tourbillonnait dans mon esprit, même si je savais que je n’aurais jamais la réponse. Peut-être avais-je simplement eu la malchance d’être au mauvais endroit au mauvais moment. Une de ces règles tacites de la rue que j’avais ignorées, moi qui pourtant savais mieux que quiconque qu’il fallait toujours rester invisible. Mais cette nuit-là, ma prudence m’avait abandonné.
Tout avait commencé comme une soirée ordinaire. Le soleil s’était couché sur une journée éreintante, passée à quémander quelques pièces aux passants pressés. J’avais eu un maigre succès, amassant une poignée de cuivre et, par un coup de chance – ou de malice –, dérobant une bourse contenant une précieuse pièce d’argent à un gentilhomme particulièrement grossier. Ce dernier m’avait gratifié d’un coup de pied pour avoir osé m’assoupir devant le porche de sa demeure. Une maigre vengeance, sans doute, mais une victoire tout de même.
Avec ce butin, j’avais acheté une flasque d’alcool de feu bon marché pour me réchauffer. Je m’étais installé dans une ruelle que j’affectionnais, un endroit relativement sûr du quartier pauvre de la ville, et j’avais laissé l’ivresse m’emporter. Le sommeil vint rapidement, lourd et sans rêve, comme souvent dans ces moments-là.
Mais le cri d’un homme m’avait réveillé en sursaut. Une voix paniquée, éraillée par la terreur, résonnait dans la nuit. En ouvrant les yeux, j’avais vu une scène qui me glaça : un homme bien habillé, peut-être un marchand ou un noble, fuyait dans la ruelle. Derrière lui, trois silhouettes encapuchonnées le poursuivaient, armées de petites arbalètes. L’homme n’eut aucune chance. Les carreaux volèrent dans l’air avec un sifflement sinistre et se fichèrent dans son dos, son flanc, son cou. Il s’effondra lourdement, un gargouillis morbide s’échappant de sa gorge.
J’aurais dû détourner le regard, fermer les yeux et prier pour qu’ils ne me voient pas. Mais j’étais figé, incapable de bouger. Et c’est là que tout bascula. L’un des assassins tourna brusquement la tête dans ma direction, et nos regards se croisèrent.
Il n’hésita pas. D’un geste fluide, il rangea son arbalète et sortit une dague scintillante. Je n’avais pas le temps de fuir, pas la force de lutter. En quelques secondes, il fut sur moi. La première lame déchira ma chemise, la seconde s’enfonça sans pitié, et la troisième termina sa besogne. Puis, sans un mot, il me laissa là, gisant dans mon propre sang, à peine conscient, à seulement quelques mètres de leur cible initiale.
Allongé sur le sol froid et poisseux, je sentais la vie s’échapper de moi. Mes forces m’abandonnaient, et avec elles, toute sensation de douleur. Il ne restait plus que le froid, glacial et insidieux, qui envahissait chaque parcelle de mon corps. Mes pensées s’égaraient, vacillant entre des souvenirs douloureux et un flot incessant de regrets.
Je revoyais les moments marquants de ma vie, comme des fragments épars. Mon mariage raté, qui m’avait coûté mon emploi et mes économies durement amassées. Mon incapacité à être présent pour mes parents dans leurs vieux jours. Et cette longue descente aux enfers, ces vingt années passées à mendier, à survivre dans les rues, à perdre mes amis les uns après les autres, emportés par la misère ou la trahison. À chaque souvenir, une amertume nouvelle venait alourdir mon cœur.
Et pourtant, au milieu de cette spirale de désespoir, une pensée s’imposa. Une simple idée, presque ridicule dans son absurdité : « Si seulement je pouvais recommencer. Si seulement je pouvais mieux faire. » Cette prière silencieuse résonnait comme un cri d’espoir dans l’obscurité qui m’engloutissait. Était-ce trop demander ? Une seconde chance pour réécrire les erreurs de toute une vie ?
La mort m’enveloppait, douce et implacable. Mes paupières, lourdes comme le plomb, se fermèrent pour ce qui semblait être la dernière fois. Et puis, plus rien. Le vide. Une obscurité absolue, infinie. Était-ce cela, la fin ? Ou y avait-il quelque chose au-delà ? Je n’avais jamais été un homme particulièrement religieux, mais je ne pouvais m’empêcher d’espérer.
Mais alors que je me croyais perdu, une étrange sensation me traversa. Ce n’était ni douleur ni apaisement. Une énergie, vive et inexplicable, s’empara de moi, me ramenant doucement à la conscience. Lorsque j’ouvris les yeux, ce n’était pas sur les ruelles sombres de Lake que mon regard se posa.
Autour de moi, tout était familier, et pourtant si lointain. Une chambre modeste, baignée par la lumière du matin. Les murs en pierre, les poutres en bois, et ce lit… Mon lit. Celui de mon adolescence, dans la ferme de mon oncle Grent. Une voix retentit alors, forte et familière :
— Lève-toi, Lars ! L’oncle va nous passer un savon si tu ne bouges pas.
Je tournai la tête et vis un jeune garçon, les traits juvéniles, mais immédiatement reconnaissables : mon cousin Owel, celui avec qui j’avais passé mes jeunes années. Mais il semblait si jeune, si plein de vie. Tout cela remontait à plus de cinquante ans… Comment était-ce possible ?
— Owel ? murmurai-je, la gorge sèche.
Il éclata de rire.
— Quoi, tu as perdu la tête pendant la nuit ? Allez, Lars, bouge-toi ! Aujourd’hui, c’est ton anniversaire ! Seize ans, cousin ! Mais si tu continues à traîner, l’oncle Grent va te faire regretter de ne pas être né.
Seize ans ? Mon anniversaire ? Tout cela était absurde. Mais en regardant mes mains, plus lisses, plus jeunes, je m’approchais d’un bol d’eau pour regarder mes traits, j’y vis un adolescent de seize ans, les cheveux sombres coupé court, un visage encore un peu poupon et des yeux vert d’eau. Je compris une chose : j’avais une chance. Une nouvelle chance.
Et cette fois, je ne la laisserais pas m’échapper.
Début du Chapitre 1
Un choc. Une étrange sensation de décalage. Mon esprit, encore engourdi par la mort récente que j'avais cru définitive, luttait pour comprendre ce qui se passait. Je venais de mourir, transpercé par la lame glaciale d’un assassin dans une ruelle sombre de Lake. Mon dernier souffle avait été accompagné de regrets, ma vie s’était achevée dans l’amertume, le froid, et la solitude. Et pourtant, contre toute logique, j’étais là.
Je clignai des yeux, tentant de comprendre où je me trouvais. Une lumière douce, presque dorée, baignait la pièce. Les murs en pierre rugueuse, les poutres en bois sombre au plafond, et ce lit... Je connaissais ce lit. Le matelas en paille était si familier qu’une vague de nostalgie me traversa, comme un vieux souvenir enfoui qui refait surface. La dernière chose dont je me souvenais était cette ruelle humide, les silhouettes encapuchonnées, et cette dague qui avait percé ma chair. La douleur, le froid du sol contre ma peau, le goût métallique du sang dans ma bouche. Mais ici, tout était différent. Le silence n’était perturbé que par le pépiement lointain des oiseaux et le bruit sourd des sabots dans la cour.
Une voix familière brisa le calme, me faisant sursauter :
— Lars ! Lève-toi, bon sang ! Si tu ne bouges pas, mon père va nous tomber dessus, et crois-moi, il ne plaisante pas aujourd’hui !
Je tournai la tête vers l’origine de la voix. Là, dans l’embrasure de la porte, se tenait un garçon d’une quinzaine d’années, avec des cheveux en bataille et un sourire espiègle sur le visage. Mon cœur s’arrêta un instant. Owel. Mon cousin. Mais pas comme je l’avais vu pour la dernière fois. Pas ce vieil homme fatigué par les années, marqué par les cicatrices de la vie, avec ce regard éteint qui avait hanté mes souvenirs. Non, ce garçon devant moi était jeune, plein de vie. Une version d’Owel que je croyais à jamais perdue.
— Owel ? murmurai-je, ma voix rauque, comme si elle appartenait encore à l’homme usé que j’étais quelques instants plus tôt.
Il haussa un sourcil, surpris par mon ton, avant d’éclater de rire.
— Tu es sûr que tu vas bien, Lars ? Tu fêtes tes seize ans aujourd’hui, et tu te comportes comme si tu avais cent ans ! Allez, lève-toi, ou c’est le vieux qui viendra te tirer du lit.
Seize ans. Ces mots résonnèrent dans ma tête comme un écho lointain. Tout en moi refusait d’y croire, mais chaque détail autour de moi confirmait l’évidence. Mes mains, si lisses, dépourvues des cicatrices accumulées par des décennies de mendicité. Mes jambes, encore pleines de vigueur, bien loin de la lourdeur et de la douleur des années passées. C’était bien réel. Contre toute logique, j’étais revenu à mon adolescence, à une époque où tout semblait encore possible.
Owel quitta la pièce en riant, ses pas résonnant dans le couloir de bois. Je restai un instant immobile, les yeux fixant le plafond. Une sensation étrange m’envahit, un mélange de gratitude et de crainte. Si tout cela était vrai, alors c’était une seconde chance. Une opportunité inespérée de refaire ma vie, de réparer mes erreurs. Mais une question me hantait encore : pourquoi ? Pourquoi m’avait-on donné cette chance ? Et surtout, combien de temps cela durerait-il ?
Je me levai lentement, mes jambes flageolantes sous le poids des émotions. Chaque mouvement me semblait irréel. Je passai une main sur mon visage, touchant ma peau lisse, ressentant la chaleur de la vie revenir en moi. Je jetai un regard autour de la pièce, absorbant chaque détail. C’était exactement comme dans mes souvenirs : le lit rudimentaire, le coffre de bois au pied du lit, la petite fenêtre aux volets mal ajustés. Même la lumière semblait inchangée. En tirant le tiroir du coffre, je trouvai mes vêtements de travail. Je les enfilai rapidement, mais pas sans un pincement au cœur. Ce pantalon usé et cette chemise rapiécée, si simples, représentaient une époque où mes préoccupations étaient modestes, mais où j’avais encore tout devant moi. Aujourd’hui, ils me rappelaient surtout combien j’avais gâché ma vie.
Une fois prêt, je m’avançai vers la porte, inspirant profondément. Le couloir était baigné par l’odeur de la terre humide et du bois ancien. En descendant les marches qui menaient à la cour, je fus accueilli par un spectacle tout aussi familier. Le soleil baignait les champs d’une lumière dorée, les poules picoraient près du puits, et dans l’enclos, une chèvre bêlait avec insistance. Tout semblait si vivant, si plein de promesses.
Dans la cour, je retrouvai Owel, qui luttait avec une chèvre récalcitrante. Il jurait tout en essayant de l’attacher, ses mouvements maladroits trahissant son impatience.
— Tu comptes rester planté là ou venir m’aider ? lança-t-il en me voyant.
Je m’approchai et, d’un geste sûr, attrapai la chèvre par les cornes pour la calmer. Owel me regarda, impressionné.
— Eh bien, tu es rapide ce matin. Ce serait l’effet de ton anniversaire ? demanda-t-il avec un sourire moqueur.
Je haussai les épaules en guise de réponse, un léger sourire sur les lèvres. Ce qu’il prenait pour une simple bonne humeur cachait une vérité que je n’étais pas prêt à partager. Pas encore. Le voir ainsi, plein de vie et d’énergie, me remplissait de chaleur. Dans ma vie précédente, Owel avait été mon plus grand allié, celui qui m’avait soutenu même dans mes jours les plus sombres. Mais il avait payé un lourd tribut, perdant un œil et la mobilité de son bras gauche à cause d’un incident stupide. Cette fois, je m’assurerais que cela n’arrive pas.
— Qu’est-ce que tu regardes comme ça ? s’enquit-il, fronçant les sourcils.
— Rien, répondis-je rapidement. Tu m’as juste manqué, je suppose.
Il éclata de rire.
— Tu es vraiment étrange aujourd’hui, Lars. Mais bon, je vais prendre ça comme un compliment.
Après avoir attaché la chèvre récalcitrante, dont les bêlements indignés résonnaient encore dans la cour, Owel et moi nous dirigeâmes vers le poulailler. L’air était empli d’une odeur familière : un mélange de terre humide, de bois ancien, et de fumier. Les sons de la ferme accompagnaient chacun de nos pas. Les sabots de Gaspard, le vieux cheval de trait, battaient le sol avec lenteur, tandis que les poules picoraient bruyamment près du puits, grattant le sol à la recherche de graines oubliées. Dans un coin de la cour, oncle Grent nous attendait, les bras croisés et l’air sévère. Ce visage buriné par le soleil et les années n’avait rien perdu de son autorité. Les rides profondes autour de ses yeux racontaient une vie de travail acharné, mais son regard perçant me rappelait que, malgré son âge, il restait un homme que personne n’osait défier.
— Ah, Lars, notre petite princesse s’est enfin réveillée ! ironisa-t-il, un sourire en coin adoucissant à peine le ton autoritaire de sa voix.
— Aujourd’hui, tu aideras Owel avec les œufs, nettoieras les étables, et tireras de l’eau pour le repas. Pas de passe-droit, même si c’est ton anniversaire.
Je hochai la tête en signe d’acceptation, baissant les yeux par réflexe. Autrefois, ces mots auraient éveillé en moi un mélange d’exaspération et de frustration. Mais aujourd’hui, ils me réchauffaient presque le cœur. Cette vie simple, laborieuse, représentait une stabilité que j’avais longtemps cherchée.
— Bien, mon oncle, répondis-je humblement.
Grent me fixa un instant, peut-être surpris par mon ton docile, puis acquiesça avant de s’éloigner d’un pas lourd pour rejoindre la grange. À cet instant, je pris une inspiration profonde, savourant la chaleur du soleil sur ma peau et le bruit des gravillons sous mes pieds. Je savais que chaque tâche accomplie aujourd’hui serait une pierre de plus dans la reconstruction de ma vie.
Je rejoignis Owel au poulailler, c’était l’un des bâtiments les plus anciens de la ferme. Son toit de chaume était en mauvais état, laissant filtrer des rayons de lumière qui dansaient sur la paille fraîchement étalée au sol. Les poules s’agitaient dans leur enclos, caquetant bruyamment à l’approche de la main humaine. Leurs plumes brunes et blanches formaient une palette de couleurs simples mais vivantes.
Chaque nid, garni de paille soigneusement renouvelée par Owel, contenait des œufs, certains encore tièdes. Le contact de la coquille sous mes doigts déclenchait un flot de souvenirs, des jours où ces tâches me semblaient insignifiantes, presque humiliantes. Mais aujourd’hui, elles prenaient un autre sens. Chaque œuf récolté, chaque mouvement était une contribution à un système plus vaste.
Un coq belliqueux se tenait fièrement au centre de l’enclos, les ailes déployées, surveillant chaque geste avec une attention féroce. Ses plumes noires brillantes et son cri strident faisaient partie intégrante de cette scène. Au milieu de ce chaos contrôlé, Owel se débattait avec le coq, une véritable boule de plumes et de rage.
— Ce fichu coq ne veut pas me laisser passer ! lança-t-il en esquivant un coup de bec.
Je m’appuyai contre le montant de la porte, observant un moment cette scène presque comique. Dans ma vie précédente, combien de fois avais-je vu Owel batailler ainsi avec ce même animal ? Mais aujourd’hui, le souvenir me semblait plus vivant, plus précieux.
— Besoin d’aide ? demandai-je avec un sourire en coin.
— Pas besoin ! Je vais montrer à ce fichu coq qui commande ici ! rétorqua-t-il en grimaçant.
Alors qu’Owel distrayait l’animal avec de grands gestes, je contournai discrètement les nids, attrapant une vieille cage posée contre le mur. Le coq, trop concentré sur Owel, ne vit rien venir. En un geste rapide, je le saisis par les ailes, le maintenant fermement avant de l’enfermer dans cette dernière.
Owel me regarda, impressionné, essuyant une goutte de sueur sur son front.
— Eh bien, tu as des réflexes aujourd’hui. Tu ne m’as pas habitué à tant de savoir faire depuis les 12 dernières années.
Je me contentai de sourire, dissimulant la vérité derrière une expression neutre. Ce qu’il interprétait comme un geste habile n’était que le fruit de souvenirs gravés dans ma mémoire. J’avais vu, vécu, et répété cette scène tant de fois qu’elle était devenue instinctive. Mais comment pourrais-je lui expliquer cela ? Pas encore.
Nous rassemblâmes les œufs en silence, moi attentif à chaque détail, lui sifflotant un air entraînant. Je me laissai envahir par l’atmosphère du moment. Le contact rugueux des coquilles sous mes doigts, le bruissement des plumes des poules qui s’agitaient dans leurs nids, et cette lumière du matin filtrant à travers les fissures du toit... Tout cela me paraissait si vivant, si réel, que j’en avais presque le souffle coupé.
En quittant le poulailler avec Owel, je pris un moment pour observer la ferme autour de moi. Chaque détail m’évoquait des souvenirs, une sensation étrange d’être à la fois étranger et familier avec cet endroit. La cour centrale, large et légèrement en pente, était bordée par plusieurs bâtiments construits avec des matériaux simples mais robustes. La maison principale, avec ses murs de pierre brute et son toit de chaume usé, se dressait fièrement au cœur de la propriété. Ses volets en bois, repeints plusieurs fois mais toujours écaillés, semblaient raconter l’histoire de générations qui s’étaient succédé ici.
Plus loin, l’étable était flanquée d’un hangar à outils. De grandes portes en bois grinçaient chaque fois que le vent s’engouffrait dans la cour. Les enclos, faits de pieux et de planches rafistolées, abritaient les chèvres et le vieux Gaspard. Les sabots du cheval frappaient régulièrement la terre battue, produisant un bruit rassurant dans ce monde rythmé par les gestes répétitifs de la vie rurale.
L’air était chargé des odeurs de la ferme : une combinaison de foin frais, de fumier et de terre humide après une récente rosée. Je respirai profondément, savourant cette simplicité que j’avais autrefois méprisée. À l’horizon, les champs s’étendaient à perte de vue, parsemés de murets de pierre qui marquaient les limites de la propriété. Les blés ondulaient doucement sous la brise matinale, comme une mer dorée baignant sous le soleil.
— Lars ! Tu rêves encore ou tu comptes travailler aujourd’hui ? lança Owel.
Je sursautai légèrement, arraché à mes pensées. Il portait un panier rempli d’œufs et se dirigeait déjà vers la cuisine. Je le suivis, mes yeux continuant d’explorer chaque recoin. tandis que je pris la direction des étables.
Les étables se dressaient au bout de la cour, un bâtiment modeste mais robuste, construit avec des planches de chêne qui avaient résisté aux intempéries des années. L’odeur caractéristique de foin, de cuir et d’animaux m’accueillit dès que j’ouvris la porte. C’était un parfum que je n’avais pas senti depuis des décennies, et pourtant il me sembla étrangement réconfortant.
À l’intérieur, une vache nommée Amandine mâchouillait tranquillement, ses yeux grands et paisibles me fixant d’un air indifférent. Les chèvres, Bérénice et Laurette, s’agitaient dans leurs enclos, curieuses de ma présence. Et puis, dans le box du fond, il y avait Gaspard, le vieux cheval de trait. Ce dernier, fidèle à sa réputation, frappa le sol de son sabot, émettant un renâclement qui semblait dire : « Bon courage pour nettoyer mon box. »
Owel arriva derrière moi, une fourche à la main, un sourire provocateur sur le visage.
— Prêt pour une revanche, Lars ? lança-t-il en se dirigeant vers le box d’Amandine.
Je pris ma propre fourche, un sourire étirant mes lèvres. Nettoyer les étables n’était pas une corvée que nous appréciions, mais nous en avions fait un jeu. Celui qui terminait en premier ses tâches échappaient à la redoutable stalle de Gaspard, réputée pour son odeur et la quantité de fumier qu’elle contenait. Tandis qu’Owel prenait son courage à deux mains pour retirer une bouse particulièrement fraîche, je me plongeai dans mon travail. Chaque coup de fourche, chaque brassée de paille souillée que je jetais dans la brouette était accompagné de souvenirs. Combien de fois avais-je accompli ces mêmes gestes dans ma jeunesse ? À l’époque, je les considérais comme insignifiants, fastidieux. Aujourd’hui, ils avaient un sens nouveau. Ils représentaient un ancrage, une opportunité de reconstruire ma vie sur des bases solides.
— Tu es dans la lune ou quoi, Lars ? Tu es encore plus lent que d’habitude ! railla Owel en terminant son box.
Je levai les yeux juste à temps pour le voir s’éloigner, hilare. Il avait gagné, comme d’habitude. Je soupirai, me dirigeant vers le box de Gaspard. L’odeur était infecte, un mélange de fumier et d’urine qui semblait vouloir s’accrocher à mes vêtements. Mais je ne reculai pas. Cette tâche, aussi désagréable soit-elle, était un symbole. Pour changer mon avenir, je devais accepter les sacrifices et les efforts. Une fois les étables nettoyées, je sortis pour respirer l’air frais. Le soleil était maintenant haut dans le ciel, inondant les champs d’une lumière éclatante. Le bruit de l’eau du puits, tirée par Owel, résonnait à mes oreilles tandis que je contemplais l’horizon. Ces terres, si vastes et si fertiles, étaient un trésor que je n’avais pas su apprécier dans ma vie précédente.
Alors que je m’appuyais contre une barrière, les mots d’Owel résonnèrent encore dans ma tête. « Tu as des réflexes aujourd’hui. » Il avait raison. J’avais une avance sur ce monde, un avantage que je devais utiliser à bon escient. Cette journée de corvées était bien plus qu’un simple labeur : elle était le premier pas vers un avenir nouveau.