Chapitre 40 : La chasseuse isolée
La pierre représentant la wyverne adulte resta plusieurs minutes au centre de notre carte sans que personne ne la touche. Marrakhan la fixait avec une concentration presque inquiétante tandis que Kaëna, couchée à quelques pas, mordillait distraitement un morceau de membrane prélevé sur notre précédente victime. La jeune wyverne avait fini dans nos réserves, sa chair constituant une quantité de nourriture considérable et son corps une occasion unique d’étudier l’anatomie de nos ennemis. Pourtant, mon esprit revenait constamment à la même information : l’une des deux adultes était encore seule dans les galeries, occupée à rechercher le jeune disparu. Une occasion parfaite. Et c’était précisément ce qui me dérangeait.
— Tu réfléchis trop, finit par dire Marrakhan.
Je levai les yeux vers lui.
— Et toi pas assez.
— Elle est seule.
— Je sais.
— Elle nous cherche.
— Je sais.
— Alors elle vient jusqu’à nous.
Je poussai la pierre de la wyverne quelques centimètres.
— C’est justement le problème.
Marrakhan fronça le museau.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle nous cherche.
Il continua de me fixer sans comprendre.
— La jeune suivait une habitude, expliquai-je. Elle allait chasser dans une zone qu’elle pensait sûre. Elle ne s’attendait pas à être attaquée. Celle-ci sait que quelque chose a disparu sur son territoire. Elle cherche une menace. Elle sera attentive aux odeurs, aux traces, aux mouvements inhabituels. Si nous essayons de reproduire exactement le même piège, nous risquons de devenir les proies.
Il grogna doucement.
— On peut quand même la tuer.
— Oui.
Je tournai la grosse pierre entre mes griffes.
— Mais cette fois, elle doit croire qu’elle nous a trouvés.
Son œil valide s’illumina immédiatement.
Kaëna releva la tête.
Je regrettai presque d’avoir prononcé cette phrase à voix haute.
Quelques heures plus tard, Marrakhan et moi quittions le domaine. La lézarde verte resta cette fois au nid. Sa mobilité s’améliorait, mais son flanc n’était pas encore suffisamment cicatrisé pour participer à une opération risquée. Kaëna protesta davantage. Elle nous suivit jusqu’au deuxième cercle de fortifications et refusa de revenir en arrière malgré mes ordres.
— Tu restes.
Elle continua.
— Kaëna.
Elle s’arrêta.
— Nous allons affronter une créature plus grande que moi.
Elle inclina la tête.
Je savais déjà que cet argument n’aurait aucun effet.
— Et Marrakhan a perdu un œil contre les siennes.
Mon fils se tourna vers moi.
— C’était nécessaire ?
Kaëna le regarda.
Puis regarda son œil manquant.
Elle fit finalement demi-tour.
Marrakhan souffla.
— Merci.
— De rien.
— Je disais pas vraiment merci.
— Je sais.
Notre objectif n’était pas de rechercher immédiatement la wyverne. Nous devions d’abord choisir le terrain. Contre la jeune, un passage étroit avait suffi. Contre une adulte, nous avions besoin de davantage. Marrakhan m’emmena vers une zone découverte lors de ses reconnaissances : une ancienne salle d’effondrement traversée par deux galeries principales et plusieurs passages secondaires. Le plafond culminait suffisamment haut pour permettre quelques battements d’ailes, mais pas un vol véritable. Le sol était encombré d’énormes blocs de roche tombés depuis longtemps, créant naturellement des couloirs, des cachettes et des obstacles.
Parfait.
J’en fis lentement le tour.
— Ici.
Je désignai un passage entre deux blocs.
— Trop large, répondit Marrakhan.
— Pour nous aussi.
Il comprit rapidement.
Nous passâmes plusieurs heures à préparer l’environnement. Je déplaçai des pierres, non pas pour construire un piège évident, mais pour créer des points d’appui. Certaines formations furent fragilisées. D’autres déplacées de manière à limiter les mouvements d’une créature aux ailes plus grandes que les nôtres. Je creusai également plusieurs sillons dans le sol avant de les recouvrir de poussière rocheuse. Ils ne feraient probablement pas tomber une wyverne, mais une patte mal placée pouvait suffire à ralentir une charge.
Marrakhan observait tout.
— Et comment on la fait venir ?
Je regardai autour de nous.
— Avec quelque chose qu’elle cherche déjà.
Il pencha la tête.
Je déposai devant lui plusieurs morceaux de peau et d’écailles récupérés sur la jeune wyverne.
Son expression changea.
— Tu veux utiliser son odeur.
— Oui.
Nous avions transporté une partie du cadavre dans un contenant grossier de pierre. Je répandis quelques morceaux dans une galerie menant jusqu’à la salle. Pas suffisamment pour constituer une piste parfaite. Juste assez pour être découverte.
— Elle va comprendre qu’elle est morte.
— Probablement.
— Elle va être en colère.
— C’est le but.
Marrakhan dévoila ses crocs.
— Ça me plaît.
Je soupirai.
— Évidemment.
La dernière étape fut plus désagréable. Je frottai une partie des écailles de la jeune wyverne contre plusieurs pierres avant de placer un morceau de chair dans une zone visible depuis l’entrée. Pour la chasseuse, tout devait raconter une histoire simple : le jeune avait été attaqué ici. Son prédateur avait consommé une partie du corps et probablement quitté les lieux.
Une histoire crédible.
Et surtout une histoire qui devait la pousser à entrer.
Nous nous séparâmes. Marrakhan prit position derrière un bloc surélevé tandis que je m’installais dans une anfractuosité opposée. Contrairement à notre précédente embuscade, nous ne pouvions pas condamner la sortie dès son arrivée. Une wyverne adulte paniquée dans un espace fermé pouvait devenir plus dangereuse encore. Cette fois, nous voulions l’attirer suffisamment loin pour la couper de la galerie principale au moment opportun.
Nous attendîmes.
Longtemps.
Trop longtemps.
Mon corps finit par protester contre l’immobilité. Ma queue me démangeait. Une de mes ailes s’engourdissait légèrement contre la pierre. Même Marrakhan commença à déplacer subtilement ses griffes.
Puis un cri résonna au loin.
La chasseuse avait trouvé notre piste.
Le silence qui suivit fut pire.
Quelques respirations.
Puis des griffes.
Lentes.
Pas la marche régulière d’une créature se déplaçant vers une destination connue.
Elle avançait, s’arrêtait, puis avançait de nouveau.
Elle analysait.
J’entendis une pierre rouler.
Puis plus rien.
Je retins ma respiration.
Une ombre apparut dans l’entrée.
La wyverne adulte ne ressemblait presque pas à la jeune que nous avions tuée. Son corps était beaucoup plus massif. Ses membres postérieurs étaient couverts d’écailles épaisses, certaines presque aussi larges que mes griffes. Une cicatrice traversait son poitrail et disparaissait sous son aile gauche. Son museau était plus long que celui de la mère vue à travers les souvenirs de Marrakhan, donnant à son visage une apparence plus fine, presque serpentine. Deux excroissances osseuses partaient de l’arrière de son crâne et ses yeux jaunes scrutaient chaque recoin de la salle.
Elle ne se précipita pas sur le morceau de viande.
Elle resta à l’entrée.
Mauvais signe.
Son museau descendit.
Elle huma le sol.
Puis releva la tête.
Elle savait.
Je ne savais pas exactement quoi.
Mais quelque chose lui semblait incorrect.
Marrakhan bougea légèrement derrière son bloc.
Je sentis sa frustration.
Pas encore.
La wyverne avança enfin. Un pas. Puis un autre. Elle s’approcha du premier morceau de chair et le poussa avec une griffe.
Elle émit un son étrange.
Pas un rugissement.
Un gémissement grave.
Je ressentis une hésitation inattendue.
J’avais passé tant de temps à considérer ces créatures comme des obstacles que j’en oubliais parfois qu’elles formaient probablement une famille, exactement comme nous.
La wyverne se pencha vers les restes.
Son museau les effleura.
Puis sa tête se releva brutalement.
Ses yeux se fixèrent directement sur ma cachette.
Merde.
Elle inspira.
Je bondis.
Une gerbe de flammes traversa l’endroit où je me trouvais une fraction de seconde auparavant. La roche noircit immédiatement. La wyverne rugit et déploya ses ailes.
— Maintenant !
Marrakhan surgit derrière elle.
Il frappa son aile droite de toutes ses forces.
La créature pivota avec une vitesse impressionnante. Son membre antérieur balaya Marrakhan avant qu’il puisse reculer. Mon fils fut projeté plusieurs mètres plus loin et s’écrasa contre un bloc.
La wyverne ne chercha même pas à l’achever.
Elle se retourna vers moi.
Intelligente.
Elle avait identifié le plus gros adversaire.
Elle chargea.
Je pris appui sur mes pattes et concentrai mon énergie télékinésique sur le sol. Lorsqu’elle atteignit le premier sillon, j’arrachai la mince couche de roche qui le dissimulait.
Sa patte s’enfonça.
Elle trébucha.
Pas assez.
Son épaule me percuta de plein fouet.
Je fus projeté au sol. Une douleur sourde traversa mes côtes tandis que son museau plongeait vers ma gorge.
Je poussai mentalement.
Une roche heurta son crâne.
Sa morsure se referma à quelques centimètres de mon cou.
Je roulai sur le côté et frappai son flanc avec ma queue. Mes écailles frottèrent contre la pierre.
Elle recula.
Marrakhan revenait déjà.
— L’aile gauche ! criai-je.
Il changea immédiatement sa trajectoire.
La wyverne l’entendit.
Elle pivota.
Ses crocs se refermèrent sur son épaule.
Marrakhan rugit.
Je sentis sa douleur à travers notre lien.
La colère me traversa instantanément.
Mon feu monta.
Je le retins.
Pas ici.
Pas encore.
Je tendis mon pouvoir vers une des formations préparées auparavant. Un bloc situé au-dessus de la créature trembla.
Je tirai.
La roche tomba.
La wyverne lâcha Marrakhan pour bondir en arrière.
Exactement là où je voulais.
Sa patte arrière s’enfonça dans le second piège.
Cette fois, son poids travailla contre elle.
Elle bascula.
Marrakhan comprit avant moi.
Il bondit sur son dos.
Ses griffes s’accrochèrent entre les plaques du cou.
La wyverne se débattit violemment. Une aile frappa la pierre. L’autre tenta d’atteindre Marrakhan.
— Tiens !
Il grogna.
Je courus.
La créature réussit à dégager sa patte du sillon.
Trop tard.
Je percutai son flanc.
Nous roulâmes tous les trois.
Pendant quelques secondes, il n’y eut plus de stratégie. Seulement des griffes, du sang, des écailles et le bruit de nos corps frappant la roche. La wyverne était plus forte que nous individuellement. Beaucoup plus forte. Sa queue me frappa au ventre et me coupa le souffle. Marrakhan fut projeté contre le sol une seconde fois.
Mais nous étions deux.
Et surtout, nous savions ce que l’autre allait faire.
Je vis Marrakhan se relever.
Notre lien pulsa.
Une intention.
Pas besoin de mots.
Je me plaçai face à la wyverne.
Elle rugit.
Je rugis à mon tour.
Elle chargea.
Je restai immobile.
Encore.
Encore.
Au dernier moment, je déployai mes ailes et bondis sur le côté.
Marrakhan jaillit derrière moi.
La wyverne n’eut pas le temps de changer de direction.
Il frappa sa patte arrière.
Ses griffes s’enfoncèrent dans l’articulation.
La créature s’effondra sur un genou.
Je me retournai.
Cette fois, je libérai mon souffle.
Les flammes améthyste frappèrent directement son aile droite.
La membrane s’embrasa.
La wyverne hurla.
Elle essaya de battre des ailes, ce qui ne fit qu’alimenter les flammes.
Marrakhan recula.
Je continuai.
L’odeur de chair brûlée remplit la salle.
La wyverne tenta de fuir vers la sortie.
Son aile ne fonctionnait plus.
Sa patte arrière céda.
Elle s’effondra à quelques mètres de la galerie.
Marrakhan se prépara à bondir.
— Attends.
Il s’arrêta.
La wyverne respirait encore.
Difficilement.
Ses yeux jaunes allaient de moi à Marrakhan.
Je m’approchai lentement.
Elle tenta de relever la tête.
Pas pour attaquer.
Pour regarder derrière nous.
Vers les morceaux du jeune.
Je compris.
Pendant une seconde, quelque chose me serra la poitrine.
Nous n’étions pas différents.
Pas vraiment.
Je protégeais Marrakhan.
Elle recherchait un jeune de sa lignée.
La différence était simplement que nos familles occupaient le même territoire et qu’une seule pourrait accéder à la sortie.
Je plantai mes crocs dans sa gorge.
Le combat prit fin.
Une notification apparut dans mon esprit.
« Victoire de lignée : wyverne adulte vaincue.
Essence vitale majeure acquise.
Coordination de combat améliorée.
Votre lignée commence à développer des méthodes de chasse collective. »
Je laissai le message disparaître.
Marrakhan approcha en boitant légèrement.
— C’était plus dur.
— Beaucoup.
Il regarda le cadavre.
— Les autres seront pareilles ?
— Probablement.
— Et la mère ?
Je pensai à la pierre gigantesque de notre carte.
— Pire.
Il resta silencieux.
Je vérifiai son épaule. Les crocs avaient percé plusieurs écailles, mais aucune blessure ne semblait mortelle.
— Tu peux marcher ?
— Oui.
— Voler ?
Il déploya légèrement son aile.
— Je crois.
— Ne crois pas. Vérifie.
Il effectua quelques battements avant de replier le membre.
— Oui.
Je hochai la tête.
Nous devions partir rapidement.
Contrairement à la jeune, cette wyverne avait probablement signalé sa position avant de nous trouver. Son absence finirait par être remarquée.
Nous commençâmes à déplacer le cadavre.
Puis je m’arrêtai.
Une idée venait de me traverser.
— Quoi ? demanda Marrakhan.
Je regardai le corps.
— On ne l’emporte pas.
Il fronça le museau.
— Pourquoi ?
Je déposai la carcasse au centre de la salle.
— Parce que je veux qu’ils la trouvent.
Son expression changea.
— Tu veux qu’ils sachent.
— Pas qui nous sommes.
Je regardai autour de nous.
— Mais je veux que la mère comprenne qu’une créature chasse les siens.
Marrakhan sourit.
— Elle va venir.
— Peut-être.
C’était précisément ce que je voulais découvrir.
Nous effaçâmes le maximum de traces permettant de remonter vers notre territoire, puis empruntâmes une galerie secondaire. Au lieu de rentrer, nous rejoignîmes un point d’observation situé suffisamment loin pour surveiller la salle.
L’attente fut courte.
La seconde adulte apparut.
Seule.
Elle entra rapidement.
Puis s’arrêta.
Son corps entier se figea lorsqu’elle aperçut la carcasse.
Le cri qu’elle poussa me glaça.
Pas de colère.
Pas immédiatement.
Quelque chose ressemblant à du désespoir.
Elle s’approcha.
Renifla sa congénère.
La poussa du museau.
Encore.
Puis elle leva la tête et rugit.
La réponse arriva presque immédiatement.
La mère.
Le son traversa les galeries.
Marrakhan tourna son regard vers moi.
Nous attendîmes.
Une dizaine de minutes.
Puis davantage.
La mère ne vint pas.
La deuxième adulte resta auprès du cadavre. Elle tournait autour, humait les traces, inspectait chaque galerie.
Toujours rien.
Finalement, un jeune apparut au loin.
La grande wyverne rugit immédiatement.
Le jeune s’arrêta.
Elle le repoussa vers le nid.
Je plissai les yeux.
— Elle ne les laisse plus sortir.
Marrakhan comprit.
— On leur fait peur.
— Oui.
Mais ce n’était pas le plus important.
Je fixai la direction du nid.
Deux membres de sa famille venaient de mourir.
Une adulte.
Un jeune.
Et malgré cela, la mère refusait toujours de se déplacer.
Ce n’était plus une coïncidence.
Quelque chose la retenait là-bas.
Des œufs, probablement.
Mais peut-être davantage.
Nous retournâmes au domaine.
Kaëna courut immédiatement vers Marrakhan en sentant le sang. Elle inspecta son épaule, puis lui donna un coup de museau.
— Ça va.
Elle continua.
— J’ai dit que ça va.
Elle mordit délicatement l’une de ses écailles intactes.
Marrakhan me regarda.
— Fais quelque chose.
— Elle vérifie.
— Elle est pénible.
Kaëna mordit plus fort.
Je détournai le regard pour cacher mon amusement.
Nous rejoignîmes la carte.
Je retirai une grande pierre.
Il ne restait désormais que quatre éléments principaux.
Une adulte.
Deux jeunes.
La mère.
Je regardai longtemps la représentation.
Nous avions commis une erreur depuis le début.
Nous pensions que la mère contrôlait la sortie.
Peut-être était-ce vrai.
Mais sa priorité n’était pas de nous empêcher de passer.
Sa priorité était de ne jamais quitter le nid.
Même lorsque ses enfants mouraient.
Même lorsqu’une menace inconnue chassait sa famille.
Je posai ma griffe sur la grosse pierre.
— Il faut savoir ce qu’elle protège.
Marrakhan s’approcha.
— Je peux retourner voir.
Je secouai la tête.
— Non.
Il sembla surpris.
— Pourquoi ?
— Parce que maintenant elles savent qu’elles sont chassées. Les passages que tu utilisais vont être surveillés.
Je regardai Kaëna.
Elle était couchée près de la carte, observant les pierres avec ses yeux dorés.
Puis la lézarde verte.
Enfin les différentes galeries représentées devant moi.
Nous avions utilisé la force.
L’embuscade.
La patience.
Il nous fallait maintenant quelque chose de différent.
Je repensai au ciel aperçu dans les souvenirs de Marrakhan.
À l’ouverture située derrière le nid.
Et une idée commença lentement à se former.
Si nous ne pouvions plus approcher la mère depuis les profondeurs…
Peut-être était-il temps de chercher un autre chemin vers la lumière.