Genèse Divine

Chapitre 24 : Questions de Vie et d’Héritage

27/04/2026 6 lectures

Lorsque j’ouvris les yeux, la lumière froide du matin filtrait à travers les persiennes de ma chambre. Mon esprit, encore embrouillé par les récents événements dans Genèse Divine, peinait à quitter la chaleur et l’intensité de la caverne pour se replonger dans la réalité. Les rugissements de Marrakhan résonnaient encore dans ma mémoire, et un léger sourire étira mes lèvres en me rappelant sa ténacité.


Je me levai, enfilai un débardeur et un short, et m’étirai lentement. Mon corps protestait légèrement, comme si les efforts virtuels du jeu avaient laissé une empreinte physique. C’était un rappel constant que, même si j’évoluais dans un monde numérique, ma condition physique ici restait essentielle. Même si le système devait permettre aux joueurs de reposer leur corps de manière optimale, le ressenti pouvait lui encourager le corps à se renforcer.


Je déroulai mon tapis de sport et entamai une série d’exercices au poids du corps. Pompes, squats, planche, tractions : chaque mouvement était précis et rythmé. L’effort me recentrait, me reconnectait à mon environnement immédiat. L’adrénaline montait doucement, chassant les brumes du sommeil et me préparant pour la journée à venir.


Une fois ma séance terminée, je pris une douche rapide et descendis à la cuisine, où l’odeur familière du café fraîchement préparé flottait dans l’air. Ma mère était déjà là, vêtue d’un pull en laine, un livre à la main. Elle releva les yeux en me voyant entrer.


— Bien dormi ? demanda-t-elle avec un sourire.


— Pas trop mal, répondis-je en me servant un bol de céréales. Tu lis quoi ?


— Une réédition d’un classique, Le Meilleur des Mondes de Huxley. Une vision intéressante du futur… et étrangement prophétique.


Je m’installai face à elle, intrigué par sa remarque. Le silence s’étira un instant, le bruit de ma cuillère raclant le bol occupant l’espace. Finalement, je posai la question qui me trottait dans la tête depuis quelque temps suite à un cours de droit.


— Maman, tu penses quoi de cette loi mondiale sur l’enfant unique ? Tu crois qu’on va finir par disparaître si on ne peut plus avoir qu’un seul enfant ?


Elle posa son livre, marquant la page d’un geste lent, et croisa les bras sur la table.


— C’est une question complexe, Nathaniel. Cette loi, elle est là pour une raison. Avec quinze milliards d’humains, la planète ne peut plus nous supporter. On détruit les ressources à une vitesse alarmante, on pousse d’autres espèces à l’extinction… C’était inévitable.


Je fronçai les sourcils, réfléchissant à ses mots.


— Peut-être, mais est-ce qu’on ne sacrifie pas quelque chose d’essentiel à notre humanité en imposant cette restriction ? Imagine un couple qui se sépare ou perd leur enfant. Ils n’ont plus le droit d’en avoir un autre. Ça ne te semble pas cruel ?


Elle soupira, fixant un point invisible devant elle.


— Je ne dis pas que c’est parfait. Oui, c’est une règle dure. Oui, c’est injuste dans certains cas. Mais regarde autour de toi, Nathaniel. Les villes débordent, les campagnes sont transformées en champs stériles pour nourrir une population ingérable. Si on ne fait rien, il n’y aura plus rien à laisser aux générations futures, à toi, à ton enfant.


Je posai ma cuillère, absorbé par la gravité de ses paroles.


— Pourtant, on dirait qu’on a perdu notre liberté. Cette obligation pour les hommes et les femmes de subir une opération après les cinq ans de leur enfant… C’est comme si on devenait des machines, des producteurs contrôlés.


Elle hocha la tête, un éclat de tristesse dans ses yeux.


— Je comprends ton sentiment. Moi aussi, j’ai ressenti ça quand la loi a été imposée. Mais regarde ce que nous avons accompli depuis. Moins de guerres pour les ressources, moins de pression sur les écosystèmes. C’est un compromis… mais peut-être un compromis nécessaire.


Je pris une gorgée de jus d’orange, cherchant mes mots.


— Et les couples qui veulent plus d’enfants ? Ceux qui pensent que c’est leur droit de transmettre leur lignée ?


Elle haussa légèrement les épaules.


— Certains diront que leur désir individuel ne peut pas passer avant le bien collectif. Nous sommes une espèce capable de réfléchir, de s’adapter. Et si cela implique de sacrifier certains idéaux pour assurer notre survie, alors c’est un choix que nous devons envisager.


Le silence retomba entre nous, chargé de réflexions non dites. Finalement, elle reprit la parole.


— Mais toi, qu’en penses-tu vraiment, Nathaniel ? Tu te vois un jour être père dans ce contexte ?


Je haussai les épaules, hésitant.


— Je ne sais pas, maman. J’ai encore du mal à imaginer ce futur. Peut-être que je suis trop focalisé sur d’autres choses, comme… mes projets.


Son sourire revint, doux et compréhensif.


— C’est normal. Tu as encore du temps pour y réfléchir. Mais n’oublie jamais de te poser les bonnes questions, même quand elles sont inconfortables.


Je hochai la tête, touché par ses paroles.

Après avoir débarrassé mon bol et échangé quelques banalités supplémentaires, je pris mon sac et sortis de la maison. L’air froid mordait ma peau, mais j’avais une mission : rendre visite à Braham. Cela faisait plus d’un mois qu’il n’était pas revenu à l’université, et bien que je lui aie envoyé des messages, ses réponses restaient évasives.


En traversant les rues animées, je fus surpris par le bruit d’un moteur rugissant. Une voiture ancienne, probablement des années 2020, fendit la route avec un grondement distinct. Elle éclaboussa une flaque d’eau glacée en passant près du trottoir, m’aspergeant au passage.


— Sérieux ? grognai-je, levant les bras en signe de frustration.


La voiture, un modèle thermique rare, s’éloigna rapidement. Ces véhicules, presque entièrement disparus avec l’avènement des transports électriques et autonomes, étaient désormais des objets de collection réservés aux riches nostalgiques ou aux héritiers chanceux. Je secouai mon pantalon trempé, pestant intérieurement.


Une femme passant à côté de moi rit doucement en me voyant me débattre avec l’eau sur mes vêtements.


— On dirait que t’as eu une matinée mouvementée, lança-t-elle avec un sourire amusé.


Je haussai les épaules, un peu embarrassé.


— On peut dire ça.


Elle poursuivit son chemin, et je me remis à marcher, encore agacé mais déterminé à atteindre l’appartement de Braham. Que ce soit pour le jeu, l’université ou autre chose, il fallait que je comprenne ce qui le tenait à l’écart depuis si longtemps.

En arrivant devant l’immeuble de Braham, je pris une grande inspiration. Cela faisait un moment que je ne l’avais vu en personne, et ses messages, bien que cordiaux, étaient trop brefs pour refléter son état réel. L’extérieur du bâtiment, un immeuble en béton des années 2080, avait connu des jours meilleurs, mais il conservait un charme désuet. Les lumières défaillantes de l’interphone me firent hésiter un instant, mais j’appuyai sur le bouton correspondant à son appartement.


Après quelques secondes de silence, une voix grave et bourrue résonna à travers le haut-parleur.


— Ouais ? Qui c’est ?


— C’est Nathaniel. Je viens te voir, tu ouvres ou pas ?


Un grognement répondit à ma question.


— T’as cinq minutes pour monter avant que je regrette.


Un sourire étira mes lèvres malgré moi. Typique de Braham. Toujours direct, toujours un peu bourru, mais incapable de cacher sa vraie nature.


En entrant dans son appartement, je fus accueilli par une odeur inhabituelle de légumes frais et de viande. Ce n’était pas désagréable, mais cela contrastait avec l’image que je me faisais de Braham, habitué aux repas ultra-transformés et aux compléments en capsules que consommait la majorité de notre génération. Le grand costaud se tenait dans le salon, vêtu d’un sweat ample et d’un pantalon de survêtement. Son regard fatigué et ses joues légèrement creusées trahissaient une récente perte de poids.


— Hé, mec, ça va ? lançai-je en refermant la porte derrière moi.


— Bah, regarde-moi, rétorqua-t-il en écartant les bras, sa voix rocailleuse emplie de sarcasme. Je ressemble à un gars qui sait ce qu’il fait avec… ça.


Il désigna d’un geste la cuisine, où des légumes éparpillés sur un plan de travail voisin d’un morceau de viande crue semblaient témoigner d’une bataille récente.


— Tu veux dire que tu cuisines ? demandai-je, à moitié choqué.


— Cuisiner ? Moi ? Pas vraiment. Mon médecin m’a foutu ce régime en pleine tête. Apparemment, bouffer des barres nutritionnelles et des packs de substituts depuis des années, ça te flingue l’intérieur. Qui aurait cru ? ironisa-t-il en levant les yeux au ciel.


Je haussai un sourcil, intrigué.


— Et donc, tu galères à te faire des trucs simples ? C’est quoi, le problème ?


Il soupira, s’affalant sur le canapé. Avec sa carrure massive et son attitude nonchalante, il ressemblait plus à un ours grognon qu’à un étudiant malade.


— Le problème, c’est que je sais pas quoi foutre avec tout ça. Regarde-moi ces trucs, on dirait qu’ils sortent d’un documentaire sur les fermes anciennes. Et le médecin insiste : "Pas de plats préparés, que du frais." Mais c’est du chinois pour moi, mec.


Je ricanai doucement, m’approchant pour examiner les légumes. Des carottes, des courgettes, des pommes de terre, et un morceau de poulet cru attendaient sur une planche.


— C’est pas compliqué, Braham. Si tu veux, je peux te montrer quelques bases. Ça sera rapide, et au moins, tu sauras te débrouiller.


Il grogna, les bras croisés sur son torse.


— Si tu me fais ça, je t’écoute. Mais faut pas que ça prenne trois heures, hein.


Je me mis immédiatement au travail, expliquant chaque étape avec des mots simples pour éviter de l’assommer d’informations. L’eau bouillante pour blanchir les légumes, un filet d’huile d’olive pour les faire revenir, et des épices pour rehausser le goût du poulet. Braham observait attentivement, ses sourcils froncés.


— C’est si facile que ça, en fait ? s’étonna-t-il.


— Pas besoin de compliquer les choses, dis-je en haussant les épaules. La vraie difficulté, c’est de prendre l’habitude. Mais regarde : avec ça, t’auras un repas équilibré et un truc qui a du goût.


Lorsque le repas fut prêt, Braham goûta avec une prudence inhabituelle, comme s’il s’attendait à une mauvaise surprise. Puis, à ma grande satisfaction, il hocha la tête.


— Pas mal. Bon, je vais pas te demander de venir cuisiner tous les jours, mais ça fait le taf.


Je ris, prenant une assiette pour moi-même. Nous mangeâmes en silence quelques instants avant que Braham ne rompe le calme.


— Et toi, alors ? Ça donne quoi, dans Genèse Divine ? Je te vois jamais parler de tes dragons. Ils grandissent bien, tes écailles sur pattes ?


Mon sourire s’élargit à la mention de mes dragons.


— Marrakhan a évolué. Il est adolescent maintenant, et il parle. C’est encore un peu brut, mais il est incroyablement fort. Il m’aide à aménager le territoire, et on a mis en place des zones d’élevage pour développer une chaîne alimentaire.


Braham grogna d’appréciation.


— Pas mal. Moi, mes Pyraks avancent doucement. Ces sales bêtes adorent creuser des galeries, mais elles s’effondrent dès qu’on commence à les agrandir. Faut toujours que je surveille. Et je te parle pas de leurs crises quand y’a pas assez de lumière. Des primadonnas, ces bestioles.


Je ris, imaginant les Pyraks de Braham, de robustes créatures de magma, mais apparemment aussi capricieuses que des chats.


— Tu devrais leur créer un réseau de cristaux luminescents, proposai-je. Ça stabiliserait la lumière dans leurs galeries ou alors créer des rivières de lave en partant du cœur du volcan que tu habites.


— Ouais, j’y ai pensé, mais faut d’abord que je trouve des cristaux de qualité. Et ça implique d’affronter un foutu ver géant dans une caverne que je préfère éviter pour l’instant et le problème pour la lave c’est que ces saligaud bouffent toute la lave qui coule dans les canaux avant que ça arrive à un bassin de stockage.


Son ton bourru ne masquait pas son attachement pour le jeu. Braham était comme ça : râleur, mais profondément investi dans tout ce qu’il entreprenait.


— En tout cas, merci pour le coup de main aujourd’hui, lâcha-t-il finalement, ses mots trahissant une sincérité rare. Ça fait du bien de voir une tête connue.


— Toujours là pour toi, répondis-je avec un sourire. Mais sérieusement, si tu veux qu’on fasse des sessions de cuisine ensemble, je peux passer de temps en temps.


Il grogna, mais son sourire en coin trahissait sa reconnaissance.


— Pourquoi pas. Mais ramène des bières la prochaine fois. Parce que là, manger sain, c’est cool, mais j’ai besoin de compenser.


Nous éclatâmes de rire, et pour un instant, tout semblait redevenir normal. Malgré la maladie et les défis, Braham restait fidèle à lui-même, un pilier solide et un ami précieux.