Chapitre 1 : L’Appel du Divin
Je m’étais rarement senti aussi impatient. Je téléchargeai le pilote de démarrage sur mon casque de réalité virtuel. J’avais finalement reçu mon accès au tout nouveau jeu de réalité virtuelle : Genèse Divine. Un frisson d’anticipation m’électrisait. Ce nouveau jeu, pourtant, n’était pas le premier du genre ; des centaines de simulations et de jeux immersifs avaient déjà envahi les marchés dans les années précédentes. Mais celui-là... Celui-là promettait d’être différent. Devenir un dieu, un véritable architecte de civilisations, guidant des espèces entières à travers des âges de prospérité ou de destruction… L’idée n’était pas révolutionnaire puisque depuis les années 2000 des jeux proposés ce type de game play appelait un « God simulation », néanmoins ce nouvel opus abordait le jeu sous une forme différente et promettait l’incarnation de la divinité à la première personne directement en jeu grâce à la technologie Neurona drive 2.0. Ces nouvelles options de jeux me captivaient plus que de raison. Peut-être parce que je trouvais dans cette possibilité un écho à mes propres désirs, un moyen de m’évader de ma réalité morne et placide. J’avais déjà écumé tous les jeux du genre des dix dernières années, réussissant même à entrer dans le top 10 du précédent best-seller du genre.
Je fis glisser le casque autour de ma tête, sentant les capteurs se poser contre mon cuir chevelu. Je m’allongeai sur mon lit et fermi les yeux. Mon monde s’éteignit d’un coup. Puis, dans le noir, une lueur apparut. Une voix grave et sereine résonna autour de moi, emplissant l’espace vide de sa chaleur.
« Bienvenue, candidat. Ici commence votre voyage vers la déification. Vous entrez dans un monde où chacun de vos choix forgera un destin, chaque action construira votre héritage. Vous êtes sur le point de toucher le divin. »
Les mots semblaient vibrer dans l’air, comme une incantation ancienne. L’acteur ayant prêté sa voix au système me fit penser à la voix d’un acteur du début des années 2000 qui jouait le rôle d’un dieu ayant confié ses pouvoirs à un humain lambda qui les utilisait pour s’amuser dans une comédie que j’avais visionné lors de mes études de l’histoire de la vidéo et de la filmographie du début du millénaire. Cela m’apportait un sentiment de confort et de confiance. Je sentis mes muscles se relâcher malgré moi, et mon esprit s’immerger entièrement dans ce nouvel univers. Autour de moi, les ténèbres commencèrent à se dissiper, remplacées par un paysage irréel, où des nuages colorés se mouvaient lentement, comme des voiles dansant au gré d’un vent cosmique. C’était un monde onirique, baigné dans des teintes de bleu, de rose, et de violet pastel. Des formes lumineuses flottaient dans l’air, sphériques, chacune d’une couleur différente. Les âmes primordiales, me dis-je, rappelant les explications de la voix.
En silence, je les observai. Certaines sphères brillaient avec intensité, projetant des halos d’énergie vibrants, comme si elles dégageaient une puissance brute et contenue. D’autres flottaient discrètement, voilées, presque insaisissables. Le monde semblait étrangement silencieux, mais en m’approchant d’une sphère dorée, une vague de chaleur et d’ambition m’envahit. Elle dégageait une intensité impressionnante, une détermination brute. Instinctivement, je reculai, me sentant décalé face à cette énergie. La voix raisonna de nouveau.
« Candidat, choisissez l’âme primordiale qui vous correspond le mieux, le monde de Genèsis est composé d’âmes uniques, votre choix ne pourra pas être changé, si votre personnage disparait votre compte sera supprimé. Vous ne pouvez pas voir l’enveloppe charnelle de l’âme primordiale avant de faire votre choix. Faites votre choix selon vos convictions et vos sens divins. »
Je continuai d’observer, me déplaçant lentement parmi les âmes comme un étranger dans un sanctuaire sacré. Je faisais tache au milieu de ces orbes avec ma forme humaine laiteuse, il semblait que le jeu ne proposait pas de personnalisation de personnage. Au bout de quelques minutes de vol au-dessus du sol éthéré, j’aperçu une autre forme blanche au loin, comme moi, elle ne paraissait pas avoir de sexe particulier, ni de signe distinctif. Elle poursuivait une âme dorée de la taille d’une pastèque qui essayait de s’échapper en slalomant entre les obstacles de la prairie. Finalement, la forme humaine rata son virage et percutât une boule bleu pastel qui flottait tranquillement à proximité d’un arbre de cristal. Les deux disparurent dans un flash lumineux mélangeant leur lumière bleue et blanche. L’âme dorée ralentit et retourna à sa placide errance avec les autres habitants de ce monde étrange. Une âme argentée, d’une froideur paisible, qui irradiait une sagesse et une sérénité rares attira mon attention. Une autre, teintée de rouge sang, brûlait avec une force chaotique. Celle-ci semblait prête à exploser, comme si elle portait en elle une rage contenue, attendant d’être libérée. Plus je m’en approchais, plus une tension s’instillait en moi. La rage, l’ardeur, la lumière de ces âmes éveillaient quelque chose en moi… mais aucune ne m’appelait vraiment ou ne faisait écho à mes sentiments.
Et puis je la vis. Une sphère violette, éloignée des autres, dans une petite caverne formée par la roche éthérée de ce monde. Elle scintillait faiblement, mais son éclat m’attirait, comme un murmure lointain à peine audible. Sans réfléchir, je me mis à la suivre. Elle bougeait lentement, presque timidement, comme si elle m’observait elle aussi.
J’approcha doucement d’elle, le cœur battant plus vite sans vraiment comprendre pourquoi. À chaque centimètre que je faisais, elle s’éloignait doucement, mais sans se cacher complètement. C’était comme une invitation dissimulée, un jeu de cache-cache dans lequel je m’immergeais totalement. Je pénétrais totalement dans la caverne lorsqu’elle s’arrêta quelques instants, à une distance suffisante pour que je ne puisse pas la toucher mais suffisamment proche pour que je ressente de tout mon être que cette petite boule de la taille d’un œuf était mon âme sœur.
— Toi aussi, tu me cherches, pas vrai ? murmurais-je, sans savoir si elle pouvait me comprendre.
Une chaleur douce et réconfortante envahit mon esprit, comme une réponse silencieuse. Je penchais mon corps pour relancer le déplacement de mon avatar, afin de l’atteindre. Mes yeux ne la quittaient plus, et chaque fois qu’elle bougeait, je devinais presque ses intentions, comme si nous partagions une étrange connexion. Ce n’était plus un jeu, ni un choix réfléchi, c’était une attirance pure, une certitude.
Après plusieurs minutes dans le labyrinthe tortueux de la caverne d’onyx, je la rattrapai finalement. Ma main, ou du moins ce qui semblait en être une, se tendit vers la sphère violette. Au moment où je la touchai, une décharge d’énergie me traversa. Une vision éclata dans mon esprit : des montagnes, des volcans en éruption, des créatures immenses volant au dessus de terres immaculées. Une seule pensée envahit mon esprit, claire et indéniable : la naissance du premier dragon.
Une lumière aveuglante m’engloutit soudainement. Un flash violet intense, comme si le monde entier explosait autour de moi en un feu d’artifice silencieux. Je perdis toute notion de direction, de haut et de bas. Je m’éteignis, absorbé dans cette étreinte lumineuse, pour renaître ensuite dans les ténèbres. Des ténèbres d’une autre nature, profondes, denses, qui s’accrochaient à ma peau... ou plutôt, à mes écailles.
Je me redressai lentement, la tête lourde et les sens engourdis. Mon corps, ou celui dans lequel j’étais, me paraissait différent. Il était plus petit, plus léger, mais incroyablement vif et alerte. Une fraîcheur humide imprégnait l’air. Mes yeux, encore accoutumés à l’obscurité, s’ouvrirent peu à peu. Une faible lueur perçait à travers une ouverture quelque part au-dessus de moi, laissant entrevoir la roche qui m’entourait. Je levai mes pattes – oui, mes pattes – et découvris des griffes luisantes à la lumière tamisée. Autour de moi, des fragments de coquilles éclatées jonchaient le sol, comme les restes d’un abri protecteur qui m’aurait donné la vie.
Je pris une grande inspiration, sentant une chaleur s’agiter quelque part dans ma gorge, comme les prémices d’un pouvoir encore en dormance. Je me penchai au-dessus d’une flaque d’eau à mes pieds, examinant mon reflet. Un lézard ? Non, un dragon. Un dragon minuscule, certes, mais un dragon tout de même, avec des écailles sombres teintées de reflets violets, comme la sphère que j’avais choisie. Chaque petite écaille se superposait sur la suivante créant une véritable armure, en touchant à l’aide d’une de mes pattes la sensation qu’elles dégagées, je remarquai qu'elles étaient encore un peu souples, signe qu’elles n’avaient pas encore atteint leur solidité finale. Je compris rapidement que j’étais un dragonnet tout juste sorti de l’œuf, j’avais environ la taille d’un yorkshire avec une queue aussi longue que mon corps.
Le monde de Genèse Divine m’enveloppait maintenant, plus réel que tout ce que j’aurais pu imaginer. Cette grotte humide, cette carapace reptilienne... c’était moi. J’étais devenu le premier dragon, à la fois exalté et submergé par la nouveauté de cette incarnation. Le système du jeu assez discret palliait le changement de forme entre un esprit humain habitué à se déplacer sur deux jambes, rendant le déplacement sur quatre pattes plus naturelles, bien qu’une gêne persiste et rende mes déplacements assez patauds. Mes yeux améthyste me permettaient d’observer mon environnement sans trop de difficultés, bien que mon environnement soit extrêmement sombre, uniquement éclairé par un petit cristal orangé accroché à la paroi de la grotte.
La voix du système résonna de nouveau dans mon esprit, grave et chaleureuse, mais cette fois empreinte d’une gravité nouvelle.
« Vous avez été choisi comme créateur de l’espèce draconique. Votre existence représente le premier pas vers une espèce puissante, mais fragile. Vous devrez prospérer, guider, et protéger votre lignée. Votre première quête : survivre. »
La simplicité du message me fit sourire. Survivre… Ce mot prenait un tout autre sens dans ce corps, dans cet environnement inconnu et sauvage. Je pouvais déjà sentir des vibrations dans la roche sous mes griffes, une rumeur discrète d’autres créatures mouvantes dans les profondeurs de cette caverne.
Je laissai mes sens s’éveiller un à un. Le toucher d’abord, aigu et sensible : je pouvais sentir chaque irrégularité de la pierre froide, chaque particule d’humidité. L’odorat, ensuite, qui percevait des senteurs de terre, de mousse, et l’arôme métallique d’une autre créature proche, quelque part dans les recoins sombres de la grotte. La vue, plus perçante, me permit enfin de distinguer les formes qui m’entouraient, et l’ouïe me fit saisir les échos feutrés de gouttes d’eau tombant au loin, ainsi que le bruissement d’ailes fines.
Je devais commencer quelque part. Je fis quelques pas prudents vers un passage quittant de la caverne, longeant les parois et restant dans l’ombre. Le passage se rétrécissait à mesure que je m’éloignais de la lumière orangée, m’entraînant plus profondément dans le réseau de cavernes, jusqu’à ce que je tombe sur une ouverture plus large dans la roche. Devant moi, un chemin descendait vers une cavité plus vaste, mais des ombres mouvantes me firent m’arrêter net. Des chauves-souris. Pas énormes, mais suffisamment grandes pour représenter une menace pour un dragonnet aussi minuscule que moi. Instinctivement, je reculai, cherchant un abri. Mais dans mon repli, mon corps heurta une pierre saillante qui provoqua une légère secousse dans les parois de la caverne. Un petit éboulement me bloqua soudain le chemin de sortie, m’obligeant à faire face aux créatures de cette grotte.
« Première épreuve : Affrontez la caverne des ténèbres et dominez votre territoire. »
La voix résonna comme un défi. Je pouvais presque sentir un sourire dans le ton, comme si le système prenait un plaisir coupable à tester mes limites.
Les chauves-souris semblaient m’avoir repéré. Une paire d’ailes plus grande s’approcha, suivie d’un autre bruit de battement d’ailes. Mon cœur battait à tout rompre, mais un instinct primitif, inscrit au plus profond de mes écailles, prit le dessus. Je me recroquevillai comme un prédateur à l’affut, prêt à sauter sur ma proie. Lorsque la première chauve-souris arriva à porter pour me planter ses crocs, je fis un bond au-dessus d’elle et utilisa mon poids pour la faire tomber au sol et planter mes griffes dans sa tête. Les autres créatures ralentirent et m’observèrent, cherchant à jauger ma puissance et décider si j’étais une proie ou une menace. Finalement, elles décidèrent de s’éloigner et de repartir au plafond de la cavité.
Une fois les créatures dispersées, j’observais les alentours prêts à me battre au moindre mouvement suspect. Après quelques respirations sans mouvement particulier, je repris conscience du cadavre entre mes pattes, du sang verdâtre s’écoulant sur mes griffes.
La voix résonna de nouveau, plus douce cette fois :
« Vous avez surmonté votre première épreuve, mais ce n’est que le début. Préparez-vous à explorer le monde de Genésis, à trouver des alliés, des moyens de développer votre espèce et de devenir un dieu.
Deuxième épreuve :
Absorber la chair de vos adversaires pour devenir plus puissant. »
Je regardais alors le cadavre peu ragoutant de ma proie, réfléchissant à si je souhaitais vraiment tenter de manger cette chair morte. Je finis par prendre un morceau et l’avalais sans grande conviction. Le goût était atroce, le sang vert semblait être corrosif et replis ma gueule d’une sensation pimentée, je dégluti et me jura de ne plus en manger. C’est à ce moment-là que mon esprit forma une série d’informations.
« Félicitations au candidat à la divinité pour avoir absorber la vitalité de sa première proie. Le candidat débloque l’aperçu des statistiques de son incarnation. »
Une fenêtre me représentant sous forme de dragonnet s’ouvrit dans mon esprit et me montra les informations de mon incarnation.
Nom : Athenael
Espèce : Dragon primordial
Croissance : Dragonnet juvénile
Essence vitale absorbée : 1/20
Satiété : légèrement affamé
Statistiques :
- Force : 3
- Vitalité : 2
- Agilité : 3
- Sagesse : 8
- Intelligence : 6
Je fus choqué par la faiblesse de mon corps, je réussi à me consoler en me disant que mon intelligence et ma sagesse était assez haut même si actuellement je n’avais pas d’étalon de valeur pour apprécier ma puissance. La fenêtre se referma lorsque je me faisais la réflexion qu’elle gênait ma vue. Je réfléchis au mécanisme contrôlant la montée de niveau dans ce jeu. Il semblait que j’allais devoir consommer l’essence vitale des autres êtres vivants pour progresser. Je pourrais progresser si je consommer 19 autres essences. Pour l’expérience et remplir mon état de satiété je décidai de finir la proie que j’avais laissais de côté à cause de son goût infecte. Après l’avoir entièrement mangé je vérifiais de nouveau ma fenêtre d’incarnation. Le seul changement était mon statut de satiété qui était passé de légèrement affamer à repus. Mon petit corps était un avantage pour cet aspect d’absorbation de nutriment mais je reçu la confirmation qu’il n’y avait qu’une seule essence vitale dans chaque être vivant. J’observais les chauves-souris fixées au plafond et me demanda si cela valait le coût de les chasser. Me rappelant du goût atroce de leur congénère, je décidais de chercher d’autres proie et de revenir ici que si je n’avais rien trouvé d’autres à me mettre sous la dent. Le fait qu’elles se cachent en hauteur et l’absence d’ailes dans mon dos pour le moment ajouté du poids dans ma décision. J’avais remarqué des protubérances osseuses au-dessus de mes omoplates sur la page d’incarnation, me laissant pensé que je pourrais développer des ailes dans le futur.
Je continuai à avancer, toujours dans l’ombre, la tête remplie de questions. Comment allais-je survivre dans cet environnement ? quelles allaient être les prochaines étapes de mon évolution ? Comment devrais-je créer d’autres dragons ? Comment allais-je interagir avec les autres espèces, et surtout, comment pourrais-je protéger ma lignée de ceux qui voudraient nous détruire ? Mais dans cette obscurité, une certitude naissait aussi en moi : je n’étais pas seulement un joueur ici. J’étais un dieu, le géniteur des dragons, un bâtisseur de légende.
Et pour la première fois depuis longtemps, je me sentais excité par un nouveau jeu.