Chapitre 1 : Chapitre unique - Le Roi des Chats de l’Est
La ville autrefois appelée Novy-Gradski n’était plus qu’un amas de bâtiments effondrés et de tourbillons de poussière radioactive qui s’élevaient dans les airs comme des spectres fatigués. Les humains avaient disparu depuis longtemps, réduits par l’Explosion Primordiale à une nouvelle forme d’existence : de petites créatures aux moustaches fines, à l’équilibre impeccable, aux pupilles fendant la nuit comme des lames. Les Hommes étaient devenus des chats. Tous. Sans exception.
Et parmi eux, Mikhail.
Il avançait sur le sol craquelé, queue haute, silhouette féline aux épaules larges, le museau marqué d’une cicatrice blanchâtre qui lui barrait le visage. Mais ce qui le distinguait vraiment, c’était l’odeur forte qu’il traînait derrière lui — une odeur mêlant lait fermenté et vodka artisanale. Les autres chats le craignaient autant qu’ils le méprisaient.
Mikhail Zverev, prétendant au trône des Chats Russes.
Sur un tas de briques à moitié fondues, il fit halte. De son sac de toile rafistolé, il sortit une bouteille en plastique à moitié fondue, contenant un liquide blanchâtre qu’il secoua avec l’enthousiasme d’un chimiste fou. Le mélange mousseux remonta à la surface.
— Na zdorovié… grogna-t-il avant de prendre une longue gorgée, laissant couler sur son poitrail des gouttes laiteuses.
Il hoqueta. Releva le menton. Puis inspira profondément comme s’il s’apprêtait à prononcer un discours historique.
Seulement personne n’était encore là pour l’écouter.
Les partisans tarderaient, il le savait. La peur les immobilisait, ces minets fragiles. Les rues étaient dangereuses et résonnaient parfois d’un bruit de frottement sourd, lourd et dégoulinant : celui des Rats Mutants, les monstres nés de la radiation qui avaient gagné en taille ce que les chats avaient perdu en humanité. Certains disaient qu’ils avaient appris à ouvrir les portes, à tendre des embuscades, à traquer un félin comme un loup suit son gibier.
Mikhail sourit de toutes ses dents pointues. La peur était un outil politique formidable.
Il n’attendit pas longtemps avant que le premier partisan apparaisse. Une femelle tigrée, fine et nerveuse, les yeux sombres d’inquiétude.
— Mikhail… es-tu sûr que c’est prudent de se rassembler ici ? Les Rats ont été vus près de la place centrale hier…
— Pah ! fit-il en agitant une patte, renversant au passage un filet de lait-vodka sur le sol.
— Ces sacs de viande ne s’approchent jamais tant qu’ils savent que je rôde. Ils sentent mon courage… ou ma boisson. Peu importe.
Une deuxième silhouette surgit, un chat noir, la queue amputée, suivi d’un vieux siamois à la démarche lourde. Petit à petit, une dizaine de chats se regroupèrent autour du tas de briques.
Mikhail bomba le torse.
— Mes amis, commença-t-il avec un hoquet sonore, l’heure est venue pour nous de reprendre ce qui nous appartient ! La Russie… enfin… notre Russie féline a besoin d’un chef ! Quelqu’un de fort, de rusé, de… hic… inspirant !
Les partisans échangèrent des regards hésitants.
La femelle tigrée osa demander :
— Pourquoi toi, Mikhail ? Tu passes tes nuits à boire. Tu as menacé hier encore trois clans voisins. Tu—
— Silence ! gronda-t-il en sautant littéralement à moitié sur elle, sa fourrure hérissée.
— Si vous ne me suivez pas, vous savez très bien ce qu’il vous en coûtera.
Un frisson collectif parcourut le groupe. Les égouts. Le mot n’avait pas été prononcé, mais il planait au-dessus d’eux comme une lame radioactive.
Mikhail reprit un air soudainement posé, presque aimable.
— Là-bas, dans les tunnels humides… Vous savez ce qu’ils deviennent, ceux qui n’ont pas le soutien du clan principal. Les rats… Ils les dévorent vivants. Ils jouent avec eux comme nous jouions avec des souris, autrefois. Vous ne voulez pas finir comme ça. Moi non plus.
Il leva sa bouteille.
— C’est pour ça que je dois devenir votre leader. Pour vous protéger. Pour protéger tous les chats russes.
La foule se taisait. Même le vent semblait retenir son souffle.
C’est alors qu’un jeune matou gris, un peu trop courageux ou un peu trop stupide, fit un pas en avant.
— Tu ne nous protèges pas, Mikhail. Tu nous menaces. Tu imposes ta loi par la peur. Tu veux régner comme un tyran !
Les moustaches de Mikhail frémirent, d’abord de surprise, puis d’un plaisir presque carnassier.
— Comment t’appelles-tu, petit insolent ?
— Boris ! Et je parle en—
— Boris, répéta Mikhail d’un ton mielleux.
— Quel joli nom… Dommage.
Puis il gronda. Un grondement profond, vibrant, qui fit reculer les autres chats.
— Tu veux discuter mon autorité ? Très bien. Je t’accorde un duel, mais pas ici. Nous irons dans les égouts. Juste toi… et eux.
La foule se crispa.
— C’est de la torture ! s’écria la femelle tigrée.
— Tu ne peux pas continuer comme ça !
Mais Mikhail avait déjà sauté sur le jeune Boris et l'avait maintenu au sol, sa patte posée lourdement sur son cou.
— Écoutez-moi tous, miaula-t-il d’une voix qui s’enrouait d’alcool et de rage.
— Le monde n’est plus celui des humains. Nous ne sommes plus une société d’ordre, de lois, de diplomatie. Nous sommes redevenus des bêtes… mais moi, j’ai la vision d’un empire. Un empire félin, fort, organisé, respecté.
— Avec moi comme Tsar.
Il relâcha Boris qui, tremblant, n’osa plus bouger.
— Je ne veux pas de révolte. Je veux de l’unité. Et croyez-moi, si vous me suivez, les Rats Mutants n’oseront jamais sortir des égouts.
— Sinon, si vous me trahissez… vous irez les rejoindre.
Il finit sa tirade par une longue gorgée de son mélange alcoolisé, essuyant son museau avec l’air satisfait d’un tyran en devenir.
La femelle tigrée, qui avait tenté jusqu’ici de garder sa dignité, baissa finalement la tête.
— Alors… que veux-tu que nous fassions ?
Les pupilles de Mikhail se dilatèrent de joie.
— Rassembler tous les clans. Me porter au pouvoir. M’organiser une entrée triomphale à la Place des Griffes.
— Et surtout, me trouver une nouvelle bouteille. J’ai presque fini celle-là.
Il éclata de rire. Un rire rauque, presque humain, presque dérangé.
Personne ne rit avec lui.
Le vent se remit à souffler, portant l’écho lointain d’un grondement dans les égouts. Les Rats Mutants étaient réveillés, affamés peut-être. Mikhail sourit encore davantage.
Car dans ce monde brisé, ravagé par l’arrogance des anciens humains, il savait que seul un tyran pouvait survivre. Et il avait décidé que ce tyran… ce serait lui.