Chapitre 27 : Premiers sombres nuages
Le silence pesant de la caverne n’était perturbé que par le faible crépitement des cristaux luminescents et le grondement discret du bassin de lave. Deux jours s’étaient écoulés depuis que Marrakhan avait quitté notre territoire pour sa patrouille. Deux jours marqués par une absence grandissante et un sentiment d’inquiétude que je n’arrivais pas à dissiper. Je me tenais près de l’œuf rouge, que je n’avais pas quitter depuis. Mais même sa présence, ne suffisait pas à calmer ma nervosité. Marrakhan était fort, incroyablement fort, mais aussi impulsif. Cette force brute qu’il maîtrisait si bien pouvait se retourner contre lui face à un ennemi plus rusé ou mieux préparé.
— Reviens vite, Marrakhan, murmurai-je à voix basse, comme si mes mots pouvaient l’atteindre malgré la distance.
Je projetai une image mentale dans les galeries environnantes, une tentative désespérée de capter son esprit. Mais aucune réponse ne revint, seulement le vide et l’écho de mes pensées. Cette absence de lien me fit grincer des dents. Avait-il ignoré mon appel, ou était-il dans un état où il ne pouvait plus répondre ? Les deux possibilités me glaçaient. Le troisième jour, alors que je m’efforçais de concentrer mon esprit sur l’ébauche d’une carte plus détaillée des tunnels alentours, un bruit sourd retentit dans la galerie principale. Je relevai brusquement la tête, tous mes sens en alerte. Une silhouette massive apparut à l’entrée, trébuchant légèrement avant de se redresser avec difficulté.
— Marrakhan ! rugis-je, me précipitant vers lui.
Son état me glaça. Son œil gauche était voilé, recouvert d’un film blanchâtre, et une longue griffure marquait son flanc, laissant couler un mince filet de sang sombre. Sa respiration était laborieuse, chaque souffle ressemblant à un grondement rauque. Il vacilla avant de s’appuyer contre une paroi, laissant une traînée sanglante sur la roche.
— Père… Je suis là, grogna-t-il, sa voix grave et rocailleuse teintée d’une douleur qu’il tentait de masquer.
Je me précipitai à ses côtés, examinant ses blessures. La griffure sur son flanc était profonde, mais ce qui m’inquiétait le plus était son œil. La perte de vision semblait définitive.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demandai-je, ma voix plus dure que je ne l’aurais voulu.
Il grogna, un mélange de frustration et de honte.
— Trois jeunes wyvernes… Elles m’ont pris en embuscade. J’ai réussi à tuer l’une d’elles, mais les deux autres… étaient rapides. J’ai dû battre en retraite.
Les wyvernes. Mon cœur se serra en entendant ce mot. Des souvenirs douloureux me revinrent, des images de ma propre rencontre avec la grande wyverne, une créature qui incarnait la terreur et la puissance brute. Si même les jeunes étaient capables de mettre Marrakhan dans cet état, cela signifiait que nous étions loin d’être en sécurité.
Je projetai une image mentale pour calmer Marrakhan, mais il secoua la tête avec un grognement.
— Pas besoin de pitié, Père. Je vais bien. C’est… rien qu’une égratignure.
Mais son ton trahissait sa frustration. Il détestait montrer ses faiblesses, encore plus face à moi. Je posai doucement ma tête contre son cou, un geste rare d’affection qui le surprit.
— Tu as survécu, Marrakhan. C’est tout ce qui compte. Mais nous devons parler de cette menace. Ces wyvernes ne peuvent pas être ignorées.
Il grogna, mais ne protesta pas. Je l’aidai à se redresser et l’accompagnai jusqu’à une alcôve où il pourrait se reposer. Une fois allongé, je m’assurai que ses blessures étaient correctement nettoyées. La perte de son œil gauche était irréversible, mais il restait encore incroyablement fort, même dans cet état.
— Ces wyvernes… elles protégeaient leur territoire, ou elles chassaient ? demandai-je.
Marrakhan plissa les yeux, réfléchissant.
— Elles chassaient, je crois. Leur coordination était trop bonne pour que ce soit une simple attaque défensive. Elles voulaient me tuer.
Mon estomac se noua. Si ces wyvernes avaient quitté leur territoire pour s’aventurer dans le nôtre, cela signifiait qu’elles voyaient notre présence comme une menace. Et si elles n’agissaient pas seules, mais sous les ordres de la grande wyverne ? La possibilité d’une guerre devenait de plus en plus probable.
Je passai les heures suivantes à renforcer nos défenses et à réorganiser nos ressources. Chaque instant était marqué par un sentiment d’urgence. Je réfléchis à des moyens de protéger Marrakhan tout en préparant une riposte. Ces wyvernes, bien que jeunes, étaient une menace sérieuse, et leur présence n’était probablement qu’un avant-goût de ce qui nous attendait. Marrakhan, malgré ses blessures, tentait de se lever pour m’aider, mais je le forçai à rester allongé.
— Repose-toi, Marrakhan. Tu as besoin de récupérer. Laisse-moi gérer ça pour l’instant.
Il grogna, mécontent.
— Je déteste rester là sans rien faire. Ces wyvernes… elles doivent payer pour ça.
— Et elles paieront, dis-je avec une fermeté glaciale. Mais pas maintenant. Nous devons être intelligents, Marrakhan. Si nous agissons impulsivement, nous risquons de perdre plus que ce que nous gagnons.
Il ferma son œil valide, un mélange de frustration et de fatigue visible sur son visage.
— Très bien, Père. Mais ne me laisse pas trop longtemps hors de ça.
Je projetai une image mentale apaisante, et il s’endormit enfin. Mais pour moi, le repos n’était pas une option. Ces wyvernes avaient franchi une ligne, et je devais me préparer à ce qui allait suivre. Dans le silence de la nuit, je me tenais près de l’œuf rouge, qui pulsait doucement dans l’obscurité. La lumière semblait murmurer des promesses d’un avenir plus fort, mais ces promesses étaient conditionnelles. Elles dépendaient de ma capacité à protéger ce nid, à éradiquer les menaces, et à bâtir une lignée capable de dominer cet environnement hostile.
Je projetai une image mentale de l’avenir : un réseau de territoires interconnectés, des dragons volant librement entre eux, un bastion imprenable. Mais pour atteindre cet objectif, il faudrait affronter des monstres comme les wyvernes.
Un rugissement sourd monta dans ma gorge. Cette guerre ne serait pas une simple bataille pour la survie. Ce serait une déclaration de pouvoir, un pas de plus vers la suprématie de ma lignée.
La caverne était silencieuse, à l’exception du bruit régulier de la respiration de Marrakhan, un souffle lourd, entrecoupé de grognements de douleur. Assis près de lui, je passai mes griffes sur les bords rugueux de l’une de ses blessures. La griffure sur son flanc était large, profonde, et malgré mes précautions pour la nettoyer, elle saignait encore légèrement. Mais c’était son œil gauche voilé qui m’inquiétait le plus.
Je me levai pour aller chercher une des plantes médicinales que j’avais découvertes au cours de mes explorations. Ces herbes, écrasées en une pâte avec un peu d’eau du bassin, formaient une pommade capable d’accélérer la cicatrisation. Pourtant, même avec ces ressources, je savais que certaines blessures ne guériraient jamais complètement.
Alors que je préparais le mélange, une vague de souvenirs me submergea. La grande wyverne. Son indifférence à mon encontre, son regard perçant et sa puissance démesurée. À l’époque, je n’étais qu’un jeune dragon, presque sans défense face à un tel prédateur. Mon instinct avait pris le dessus, me poussant à fuir plutôt qu’à combattre. Mais cette fois, fuir n’était pas une option. Si ces wyvernes s’en prenaient à nous, c’était parce qu’elles percevaient notre présence comme une menace ou une opportunité d’évoluer. Et si elles continuaient à nous traquer, c’était notre nid, notre lignée tout entière, qui serait en péril.
Un frisson me parcourut l’échine. La peur viscérale que j’avais ressentie ce jour-là était encore ancrée en moi, et je détestais l’admettre. Pourtant, cette peur n’était pas une faiblesse. Elle était un rappel de l’enjeu, un moteur pour renforcer nos défenses et préparer une riposte.
— Père… tu es trop silencieux, grogna Marrakhan, rompant le fil de mes pensées.
Je me retournai vers lui. Malgré sa fatigue évidente, son œil doré brillait d’une lumière intense, mélange d’orgueil blessé et de frustration.
— Je réfléchis, répondis-je calmement. À comment nous allons gérer cette menace.
Il grogna doucement, secouant sa tête massive.
— Les wyvernes ne sont qu’un obstacle, Père. Elles ne sont pas imbattables. Si j’étais plus fort… si j’avais été plus rapide…
— Ce n’est pas une question de force brute, Marrakhan, rétorquai-je d’un ton ferme. Ces créatures chassent en meute. Elles sont stratégiques, coordonnées. Si tu les avais affrontées seul plus longtemps, elles t’auraient tué.
Son expression se durcit, mais il ne répondit pas. Je m’approchai avec la pommade, m’installant à ses côtés.
— Laisse-moi m’occuper de ça, ordonnai-je.
Il grogna à nouveau, mais il ne bougea pas. Avec précaution, je commençai à appliquer la pâte sur ses blessures. Il frissonna sous mes griffes, mais ne laissa échapper aucun son.
— Pourquoi tu fais tout ça, Père ? demanda-t-il après un long moment. Pourquoi te soucier autant de moi ?
Je relevai les yeux vers lui, surpris par la sincérité dans sa voix rocailleuse.
— Parce que tu es mon fils, Marrakhan, répondis-je simplement. Et parce que je vois en toi l’avenir de cette lignée.
Il détourna les yeux, visiblement touché, mais trop fier pour le montrer.
— Alors laisse-moi me racheter. Je peux encore chasser… ou patrouiller. Je ne vais pas rester ici à ne rien faire.
Je posai une griffe sur son flanc, le forçant à rester immobile.
— Non. Tu as besoin de te reposer et de guérir. Si tu sors dans cet état, tu seras une cible facile. Et je ne prendrai pas ce risque.
Il serra les mâchoires, frustré, mais il finit par céder, se laissant retomber contre la pierre.
— Très bien, grogna-t-il. Mais je déteste ça.
Un léger sourire étira mes babines.
— Je sais. Mais c’est ce qu’il faut.
La lumière des cristaux faiblit lentement, marquant la fin d’un nouveau cycle. Allongé près du bassin magmatique, je surveillais Marrakhan d’un œil attentif. Sa respiration était plus régulière, et ses muscles semblaient se détendre légèrement. Pourtant, je savais que sa récupération serait longue, et que sa perte de vision à gauche modifierait à jamais sa manière de combattre.
Je m’approchai de l’œuf rouge, cherchant un réconfort dans sa lueur apaisante. Je pensais à tout ce que j’avais vécu depuis mon arrivée dans ce monde et je refusais d’abandonner malgré les obstacles. Cet œuf représentait l’agrandissement de ma famille, une promesse d’avenir. Mais pour que cet avenir devienne réalité, je devais être prêt à affronter les wyvernes, et tout ce qu’elles représentaient.
Je laissai échapper un rugissement bas, un mélange de défi et de résolution.
— Nous allons leur montrer, Marrakhan, murmurais-je à voix haute, même s’il ne pouvait pas m’entendre dans son sommeil. Nous allons leur prouver que ces grottes nous appartiennent.
La guerre contre les wyvernes se préparait, et je savais que chaque décision, chaque mouvement que je ferais à partir de maintenant, déterminerait non seulement la survie de ma lignée, mais aussi ma place dans ce monde impitoyable.