L'obole des canaux

Chapitre 1 : Chapitre unique — L’Obole des canaux

12/01/2026 8 lectures
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08:12 — Oudezijds Voorburgwal


La vieille ville avait cette manière de se réveiller sans se presser, comme si Amsterdam savait qu’elle serait regardée quoi qu’il arrive. Les vitrines s’allumaient une à une. Les livraisons claquaient sur les pavés. Une odeur de café brûlant s’étirait depuis un comptoir minuscule, et la brume restait suspendue au-dessus des canaux, là où l’eau semblait vouloir garder ses secrets. Logann marchait, pas pour aller quelque part, plutôt pour retarder le moment où il devrait décider quoi faire de sa journée. Il venait de passer la nuit dans un hôtel trop blanc, trop propre, avec une climatisation qui soufflait sans logique, tantôt glaciale, tantôt tiède, comme si elle s’énervait dès qu’il fermait les yeux. Il avait peu dormi et avait ce genre de fatigue qui rend la ville plus nette que d’habitude, comme si chaque détail te fixait en retour. Dans une vitrine, un logo de pingouin souriait bêtement au-dessus d’un petit igloo en plastique, bleu et blanc, éclairé de l’intérieur.

À côté, un panneau promettait :


ICE BAR EXPERIENCE — -10°C.


Logann ricana tout seul. Un igloo au milieu d’Amsterdam, fallait oser. Il reprit sa marche le long de l’eau. Un groupe de touristes passait déjà, guidé par une femme au parapluie rouge. Les canaux glissaient, lents, entre les façades inclinées. Tout paraissait paisible. Et puis son pied plongea. Il n’y avait pourtant qu’une flaque, petite, sombre, comme une tache d’encre. Mais quand sa semelle l’écrasa, l’eau remonta, froide, trop froide, jusqu’à la cheville. Logann lâcha un juron, recula, et sentit quelque chose de dur sous son pied, une résistance métallique. Il se baissa, irrité, passa la main dans l’eau. Ses doigts touchèrent un disque lourd. Il le remonta à la surface. Ce n’était pas une pièce moderne, elle était trop épaisse, trop irrégulière. Une bordure dentelée comme si elle avait été mordue par le temps. Sur une face : un pont stylisé, des vagues, et un symbole qui ressemblait à un œil géométrique. Sur l’autre : une inscription en lettres anciennes, presque effacées, et un cercle de petits points qui formaient une sorte de carte. Logann la frotta contre son jean. La pièce était glaciale, mais elle semblait vibrer très légèrement, comme si elle répondait à la ville. La flaque, elle, n’avait plus l’air d’une flaque. Elle paraissait… profonde. Injustement profonde. Comme un trou de canal miniaturisé. Logann se redressa d’un coup, le cœur un peu trop rapide, il regarda autour de lui, chercha un témoin, quelqu’un qui aurait vu la même chose. Personne. La vieille ville continuait de respirer normalement, un vélo sonna, un oiseau piaffa, le bruit de l’eau coulante résonna à ses oreilles. Il rangea la pièce dans sa poche. Et à cet instant, la température sembla chuter d’un cran, comme si un souffle invisible venait de s’ouvrir sous les pavés.


08:27


Logann fit quelques pas, puis s’arrêta net. Il avait l’impression qu’on l’appelait. Pas une voix, non. Plutôt une direction dans ses muscles. Un “par-là” que son corps comprenait avant sa tête. Il tenta d’abord de l’ignorer. Son pied pivota quand même, presque malgré lui, vers une ruelle étroite entre deux bâtiments. Il y entra, en se disant qu’il allait juste vérifier, juste regarder. La ruelle était humide, plus sombre, plus froide. Un escalier métallique descendait derrière une porte de service entrouverte. Le genre de porte qui ne devrait mener qu’à une réserve. La pièce, dans sa poche, chauffa une fraction de seconde. Logann eut un rire nerveux.


— Non… murmura-t-il.

Puis il descendit.


09:03 — Sous les canaux


Le bruit de la ville s’éteignit derrière lui. En bas, l’air avait l’odeur des briques mouillées et du métal, mais aussi quelque chose de proprement artificiel, comme si une énorme climatisation aspirait l’humidité en continu. Un couloir en briques menait à une ouverture plus large. Logann avançait lentement, chaque pas résonnant trop fort. Puis il déboucha sur un espace qui n’aurait pas dû exister. Un quai souterrain, une eau noire, lente, qui coulait comme un canal miniature, des passerelles métalliques parcourrait les lieux. Et une péniche basse, amarrée là comme si elle avait toujours été là, coincée sous la ville, le plus étrange était la présence de monde. Pas des “ombres”, pas un décor de film. Des gens bien réels, certains en doudoune, d’autres en vêtements de luxe, des rires bas, des échanges rapides, une musique étouffée, un beat qui vibrait dans la brique était diffusé.

À peine arrivé, une main lui tendit un gobelet.


— Tiens, une bière, pour te détendre

Logann prit le gobelet par réflexe. La bière avait un goût métallique, comme si l’eau du canal avait été utilisé. Il voulut poser des questions, mais avant qu’il ne parle, un homme s’approcha. Trente-cinq ans peut-être, barbe courte, sourire facile, yeux trop attentifs.


— Nouveau ? demanda-t-il, comme on demande “première fois ?” à quelqu’un qui vient d’entrer dans une salle de sport.

Logann tenta un mensonge.

— Je me suis perdu.

L’homme sourit davantage.

— Personne ne se perd ici. On arrive parce qu’on a quelque chose.

Logann sentit la pièce peser dans sa poche.


L’homme pencha légèrement la tête, comme s’il écoutait un bruit que Logann n’entendait pas.

— On appelle ça l’Obole, dit-il. La pièce qui paie pour ouvrir le chemin.


Logann sentit la sueur lui coller la nuque.

— Je veux partir.

— Bien sûr. Tout le monde veut partir. Mais d’abord, il faut comprendre où t’es tombé.


Il montra du menton un panneau “menu” comme dans un bar quelconque. Une ligne ressortait : Space cake.

— Les touristes montent là-haut, mangent un gâteau, rient un peu, rentrent à l’hôtel. Ici, on vend le vrai. Et ici, on fait payer.

Une fille passa en short malgré le froid, riant avec un type qui la suivait. Derrière, quelqu’un lança une remarque graveleuse sur ses fesses, et les rires éclatèrent, plus forts, plus nerveux. Logann comprit que même l’humour servait à tester qui avait peur.


— Je m’appelle Diederik, ajouta l’homme. Et tu devrais m’écouter, Logann.

Logann se figea.


— Je ne t’ai pas dit mon nom.

Diederik tapota la poche de Logann du bout du doigt, sans le toucher vraiment.


— La pièce parle, dit-il doucement. Elle raconte des choses aux gens qui savent écouter.

À cet instant, Logann comprit : il n’était pas juste tombé dans un “lieu”. Il était tombé dans un réseau. Un monde souterrain au sens littéral… et au sens moral. Il recula d’un pas. Diederik le laissa faire, comme un chat laisse une souris croire qu’elle a une chance.


— Tu veux sortir ? Très bien. On va trouver un arrangement. Tu vas me donner l’Obole, et je te donnerai… la paix.

— Pourquoi tu la veux ? demanda Logann, la gorge sèche.


Diederik sourit.

— Parce qu’elle vaut une fortune.

C’était simple. Presque rassurant. Une pièce rare, une valeur énorme, un larron des bas-fonds qui la veut. Ça faisait une logique. Une logique fausse. Logann ne le savait pas encore.


10:22 — Café de la Vieille Ville


Le monde réel avait un goût différent. À la surface, le soleil perçait enfin un peu, les terrasses s’ouvraient, les gens riaient, la ville jouait à être normale. Yael était assis près de la vitre d’un café, épaule large, posture de sportif même en civil. Il regardait l’heure toutes les trente secondes, agacé d’être venu. Il n’aimait pas se retrouver dans des endroits où il ne contrôlait rien. Coralie arriva en retard, essoufflée, cheveux attachés à la va-vite.


— Désolée, dit-elle. J’ai eu… un truc.

Yael haussa un sourcil.

— T’as toujours “un truc”.


Ils commandèrent. Coralie prit un thé, Yael un café. Ils parlèrent de tout et de rien, de la vie, de ce qu’ils étaient devenus. Puis Coralie changea, son regard glissa derrière l’épaule de Yael et elle se figea, le sang sembla quitter son visage.


— Coralie ? demanda Yael.

Elle ouvrit la bouche. La referma. Puis elle se leva d’un coup, brutalement, la chaise grinçant sur le sol.

— Toilettes, lâcha-t-elle.


Et elle partit sans prendre son sac, sans prendre son manteau, sans même regarder Yael, Yael resta là, stupéfait, puis il vit la pièce, sur la table, près de la tasse de Coralie, comme si elle avait roulé là toute seule : une pièce ancienne, sombre, avec un œil stylisé. Yael la prit et un froid remonta dans sa paume, comme une mémoire étrangère, il attendit le retour de son amie mais elle ne revint pas.


11:08 — Ice Bar, façade touristique


Jade poussa la poussette. Le bébé dormait, la bouche ouverte, inconscient de la ville.


Elle était belle, Jade. Une beauté calme, lumineuse, qui faisait qu’on la regardait sans s’en rendre compte. Elle avait ce talent de sembler douce tout en restant dangereusement lucide.

Yael marchait à côté d’elle, raide, comme si l’air lui résistait.

— Je te dis que j’ai vu un truc, murmura-t-il.

— Tu as surtout l’air de vouloir te prouver quelque chose, répondit Jade.


Il serra les dents.


— Coralie a disparu. Et il y avait une pièce.

Jade s’arrêta net.

— Une pièce ancienne ?


Yael hocha la tête.


Jade fixa l’enseigne au pingouin. Le petit Igloo sur le logo. Son regard devint plus froid.


— On entre, dit-elle.

— Pourquoi ?

— Parce que si c’est ce que je pense, l’Ice bar est une porte. Et sa tenancière… connaît les clés.


Ils entrèrent. Le froid leur sauta dessus. Un souffle de climatisation violent, trop fort, trop propre. Les murs étaient de glace. Les rires des touristes résonnaient. On leur donna des manteaux argentés. Tout semblait ridicule. Et pourtant Jade sentit, immédiatement, que quelque chose dessous respirait. Romane apparut comme si elle les attendait. Un uniforme du personnel, un sourire maîtrisé, des  yeux noirs, très calmes.


— Jade, dit-elle.

Jade ne fit pas semblant de s’étonner.

— Romane.

Yael fixa Romane, surpris.

— Vous vous connaissez ?

Romane posa ses yeux sur la poussette, puis sur Yael.

— Ici, tout le monde se connaît un peu. Surtout quand la ville décide de vous mélanger.

Yael sortit la pièce, brièvement.

Romane ne sursauta pas. Elle inspira seulement, comme si l’air devenait plus lourd.

— Ça, dit-elle. Ça explique beaucoup de choses.

Jade parla bas :

— Coralie a disparu.

Romane acquiesça.

— Je sais.

Yael sentit la colère monter.

— Alors vous savez où elle est.

Romane pencha la tête, presque compatissante.

— Je sais où elle a glissé. Ce n’est pas pareil.



12:04 — Chez Chloé, la “spécialiste”



Romane les envoya voir Chloé, et Chloé, on ne la trouvait pas sur Google. On la trouvait par une chaîne de “connaissances” et d’angles morts. Son appartement donnait sur un canal étroit. Des livres occupaient tout l’espace, des pièces anciennes étaient encadrés, une loupe reposait sur un vieux bureau en bois d’acajou, une odeur de papier et de métal emplissait la pièce. Logann était assis dans un fauteuil capitonnais bordé de pourpre.


Quand Yael entra, il le reconnut aussitôt, pas “la star”, mais le basketteur qu’on remarque. Et Yael reconnut Logann, le genre de gars qui ressemble à quelqu’un qui a vu trop de choses en peu d’heures.


Chloé s’interposa, mains ouvertes.

— Personne s’agresse ici, dit-elle. On est déjà dans assez de merde.

Jade posa le bébé sur un canapé, doucement.

— On veut comprendre la valeur de cette pièce, dit-elle. La vraie.

Chloé prit la pièce de Yael, puis celle de Logann (que Logann sortit, résigné). Elle les posa sur un tissu noir.

Son regard se durcit.

— Une Obole des Canaux, murmura-t-elle.

Logann demanda :

— Diederik a dit qu’elle valait une fortune.

Chloé eut un rire bref, sans joie.

— C’est la première couche. C’est ce qu’ils disent pour que tout le monde comprenne vite. “Valeur”, “fortune”, “collection”, “rare”. Ça fait courir les gens comme des chiens derrière un os.

Yael se pencha.

— Donc c’est pas vrai ?

Chloé hésita. Puis répondit :

— C’est vrai… et pas vrai. Oui, c’est rare. Oui, des collectionneurs paieraient très cher. Mais ce n’est pas ça, sa vraie valeur.

Jade croisa les bras.

— Alors quoi ?

Chloé retourna la pièce. Montra le cercle de points.

— Ce n’est pas un décor, mais une carte, un plan des canaux… mais pas comme sur vos plans touristiques.

Logann sentit son ventre se nouer.

— Une carte de quoi ?

Chloé le regarda.

— Des verrous, des portes, des passages, de tous les points où l’eau n’obéit pas aux règles normales.

Yael fronça les sourcils.

— Tu parles comme si…

— Comme si l’eau était vivante ? Oui.

Chloé inspira.

— Écoutez-moi bien : Amsterdam a été construite sur l’eau, contre l’eau, avec l’eau. Le contrôle des canaux, autrefois, c’était le contrôle de la ville. Pas juste économiquement mais aussi physiquement. Si tu contrôles les vannes, les digues, les niveaux… tu contrôles ce qui se noie et ce qui survit.

Romane, assise à l’écart, dit calmement :

— Et certains pensent que la ville n’a jamais cessé d’avoir un cœur. Un cœur qui bat dans l’eau.

Chloé hocha la tête.

— L’Obole n’est pas seulement un objet. C’est un droit.

Logann se sentit ridicule à demander, mais il le fit quand même :

— Un droit… de quoi ?

Chloé posa un doigt au centre de la carte.

— De commander.

Silence.

Jade, pourtant, ne rit pas.

— Diederik croit que c’est une pièce qui vaut cher, dit-elle. Il veut l’acheter, la voler et la vendre.

Chloé acquiesça.

— Voilà votre fausse piste. Voilà la version “baron de la drogue”. C’est pratique et ça justifie la violence. Ça motive ses hommes et ça attire les idiots.

Yael tapa la table du plat de la main.

— Et Coralie ?


Chloé regarda Romane.

Romane répondit :

— Coralie a vu la pièce, elle a compris qu’elle n’était pas juste “rare”, elle a paniqué. Elle s’est levée, elle a voulu fuir… et l’eau l’a prise.


Le bébé fit un petit bruit, comme un soupir, et ça rendit tout encore plus absurde.


Logann demanda, voix basse :

— Où est-elle maintenant ?

Chloé murmura un mot :

— Igloo.

Yael releva la tête, sec.

— L’Ice bar ?


Romane secoua la tête.


— Le bar est une façade. “Igloo” est aussi le nom d’un ancien dépôt réfrigéré sous un pont, utilisé comme cache. Le froid empêche certaines choses de… se dégrader.

Chloé ajouta :

— Et le froid, parfois, endort l’eau ou la rend plus docile. C’est là qu’ils gardent les gens quand ils veulent qu’ils “se taisent”.

Yael se leva.

— On y va.


Romane posa une main sur son bras.

— Pas à pied. Pas comme ça. Diederik vous cherche déjà.


Logann sentit sa poche vibrer. Sa pièce chauffa légèrement, comme un avertissement.


Romane se tourna vers la fenêtre, où le canal coulait paisible.

— On prend Hatim, dit-elle.


14:18 — Le bateau d’Hatim


Hatim attendait à un quai discret, à l’écart des bateaux touristiques, une péniche sobre, presque anonyme. Pas pour le décor mais bien un outil de transport. Il avait le visage fermé de ceux qui ont trop vu et qui ne trouvent plus ça étonnant. Il jaugea le groupe sans saluer.


— Une famille, un sportif, un type trempé, dit-il. Vous avez vraiment le talent de vous attirer des problèmes. Jade serra la poussette.

— On veut récupérer quelqu’un.

Hatim regarda Romane.

— Et toi, tu veux quoi ?


Romane répondit simplement :

— Que la ville ne se retourne pas contre nous.

Hatim cracha un rire sec.

— Trop tard.


Ils montèrent à bord, le moteur vibra. La péniche glissa sur l’eau, au cœur de la Vieille Ville, là où les canaux se croisent comme des nerfs. Logann regardait l’eau, le regard dans le vide. Comme si elle le regardait aussi. Yael gardait les poings serrés, prêt à sauter à la gorge de quiconque. Chloé, elle, fixait les pièces posées dans une petite boîte, comme si elle craignait qu’elles s’échappent. Romane gardait son calme, mais ses yeux étaient ailleurs, loin, sous les ponts.


Hatim souffla :

— Diederik ne vous laissera pas repartir.


Logann demanda :

— Qui est-il vraiment ? Un baron local ?

Hatim haussa une épaule.

— Il se prend pour un baron, oui. Il contrôle des ventes, des hommes, des coins. Il pense que posséder un objet rare, c’est posséder le pouvoir.


Chloé répondit, sèche :

— Il confond “valeur” et “autorité”.

Hatim ralentit sous un pont.

— Là, dans le renfoncement, vous trouverez le vrai Igloo.


Le froid les frappa dès qu’ils s’approchèrent. Un souffle glacé, comme si un frigo géant respirait derrière la porte métallique. La climatisation du monde n’était pas en haut. Elle était ici. Hatim ouvrit et ils entrèrent.


15:02 — Igloo, sous le pont


C’était étroit, humide, froid au point de piquer la peau, des tuyaux, des machines anciennes, une lumière blanche qui tremblait, une odeur de métal et de glace. Dans un coin, assise par terre, Coralie. Quand Yael la vit, il eut un choc, pas seulement de soulagement, plutôt une colère pure. Coralie avait le visage pâle, les yeux rouges, les mains tremblantes, elle leva la tête.

— Yael… ? murmura-t-elle, j’ai cru… j’ai cru que j’étais morte.


Yael s’agenouilla.

— Pourquoi t’es partie comme ça ?


Coralie avala sa salive.

— J’ai vu la pièce, sur la table, je sais pas comment elle est arrivée là, j’ai eu… un vertige, comme si l’eau coulait dans ma poitrine, j’ai voulu fuir aux toilettes, et après… après j’ai entendu des gars rire, dire des trucs sur moi, des trucs dégueulasses, sur mes fesses… comme si j’étais un jouet. Elle ferma les yeux, honteuse, puis reprit.

— J’ai couru, et j’ai marché dans une flaque, dehors, une flaque noire, et… je suis tombée dedans. Logann sentit un frisson glisser dans son dos.

Coralie sortit quelque chose de sa poche, une deuxième pièce, identique. Chloé blêmit.

— Deux Oboles… dans la même journée.

Romane murmura.

— Ça veut dire que l’eau s’énerve.

Un bruit de pas dehors, des voix, et, très distinctement, la voix de Diederik, amusée, trop calme.

— Romane… tu fais des visites guidées maintenant ?

Hatim jura.

— Ils sont là.

Yael se releva, prêt à se battre, Jade serra le bébé contre elle, le bébé, lui, dormait, inconscient des barons et des canaux.

Chloé prit les deux pièces, une dans chaque main.

— Écoutez-moi, dit-elle, on va faire croire à Diederik que c’est juste de l’argent, qu’il a gagné, ça nous donne du temps.

Romane la fixa.

— Non.

Chloé cligna.

— Quoi, non ?

Romane désigna les pièces.

— On a dépassé le stade de la mise en scène, Diederik n’est plus le problème principal.

Un coup sur la porte extérieure.

— OUVREZ, lança Diederik, on peut discuter !

Hatim souffla.

— Il va forcer.

Chloé regarda Logann.

— Tu veux la vérité ? Alors on n’a plus le choix, il faut savoir ce que ces pièces représentent vraiment, et vite.

Logann déglutit.

— Comment ?


Chloé approcha les pièces l’une de l’autre, sans les toucher. L’air changea, le froid devint dense, comme si l’espace se remplissait d’eau invisible, les machines du dépôt ralentirent, puis s’arrêtèrent, comme si elles avaient été “coupées” par quelque chose d’ancien. Un clic résonna dans la paroi, une ligne lumineuse apparut sur le mur, fine, comme une fissure dans la glace, une porte, qui n’existait pas une seconde avant. Derrière, on entendit… l’eau, plus proche, comme un souffle.


Coralie poussa un petit cri.

— C’est quoi ça… ?

— La vraie valeur, murmura Romane


Diederik frappa encore, impatient, et sa voix devint dure.

— ROMANE, OUVRE OU JE COUPE LA GLACE AVEC TES GENS DEDANS.

Yael fit un pas vers la porte lumineuse.

— On passe.

Hatim attrapa Jade par le bras.

— Je sors la famille par derrière, dit-il, maintenant.

Jade regarda Romane.

— Et toi ?

Romane eut un sourire bref, épuisé.

— Moi, je gère le baron.

Chloé attrapa Logann.

— Viens, c’est toi que ça veut.

Logann, dans un réflexe stupide, répondit.

— Pourquoi moi ?

Chloé le fixa, intense.

— Parce que tu as trouvé la première, parce que tu es le premier à avoir été avalé, parce que la ville t’a choisi.


La porte de Diederik céda dans un grincement métallique.

— Ah ! s’exclama sa voix, triomphante, voilà.

Romane se plaça devant lui.

— Tu veux la pièce ? dit-elle.

Diederik entra, sourire carnassier, deux hommes derrière lui.

— Je veux les deux. Romane inclina la tête vers la fissure lumineuse.

— Alors viens les prendre.

Diederik fronça les sourcils, puis vit la porte, son sourire se figea.

— C’est quoi ce truc ?

Romane répondit, presque douce.

— Ce n’est pas de l’argent, Diederik, c’est une clef de ville.

Et pendant que Diederik hésitait, Logann, Chloé et Coralie franchirent la fissure.


16:11 — Le dessous du dessous


Ce n’était pas un tunnel, c’était une sensation, comme tomber dans une flaque, mais avec le corps entier, une pression, un froid, puis un silence immense. Ils débouchèrent sur un canal souterrain plus vaste, plus ancien, les briques étaient noires, l’eau plus claire qu’elle ne devrait l’être, presque luminescente, des symboles gravés dans la pierre, très vieux, et partout, des petits anneaux de métal, comme des points d’ancrage.

Chloé haletait.

— On est dans… l’ossature.

— J’ai peur., trembla Coralie


Logann regardait l’eau, il la sentait comme on sent une foule, une présence collective. Chloé posa les pièces dans la main de Logann, brusquement.

— Tiens.

— Quoi ?!

— C’est toi, c’est ton lien, si quelqu’un doit comprendre, c’est toi.

Logann serra les pièces, elles étaient lourdes, et pourtant, elles semblaient “bien” dans sa paume, comme si elles avaient attendu ce moment.


Une vaguelette se forma devant lui, puis une autre, l’eau frémissait comme une peau. Une voix n’arriva pas dans ses oreilles, elle arriva dans son ventre. Commandes-tu… ou subis-tu ?

Logann eut un vertige.

— Je… je ne veux pas contrôler une ville, murmura-t-il. Chloé répondit, blanche.

— Ce n’est pas ce que tu veux qui compte, c’est ce que tu peux. Coralie sanglota.

— On veut juste sortir…


Et alors Logann comprit quelque chose, sans savoir comment, la sortie n’était pas un endroit, la sortie était une décision. Il regarda l’eau, et pour la première fois depuis le matin, il ne recula pas. Il pensa aux canaux au-dessus, aux ponts, aux façades, à tout ce qui reposait sur l’eau comme un mensonge magnifique, il pensa à la flaque, à l’escalier, au souterrain, à Diederik. Et il fit une chose simple, il dit, à voix haute.

— Stop. L’eau s’immobilisa, totalement, un silence massif tomba, comme si le monde avait retenu son souffle.

Chloé recula d’un pas, stupéfaite.

— Logann… Coralie essuya ses larmes, incrédule. Logann sentit la puissance comme on sent une marée, vaste, dangereuse, prête à obéir si on la dirige.


Il comprit soudain la vraie valeur de l’Obole, pas une valeur de collection, pas une valeur de marché, une valeur d’autorité. Celui qui détient l’Obole peut prendre le contrôle des canaux d’Amsterdam, pas symboliquement, réellement, des vannes, des niveaux, des passages, des portes d’eau sous la ville, un pouvoir mystique, ancien, enraciné dans l’architecture même, et ce pouvoir pouvait fermer la bouche de la ville… ou l’ouvrir.

Chloé murmura.

— Voilà, voilà ce qu’elle représente vraiment.

Coralie secoua la tête, horrifiée.

— Alors… Diederik…

Chloé répondit.

— Diederik croit qu’il veut une fortune, en fait, il veut une couronne.


17:03 — Retour à l’Igloo, surface


Ils revinrent par une autre fissure, derrière une plaque de métal dans le dépôt, le monde “normal” leur sauta dessus avec son bruit et son absurdité. Hatim était déjà là, moteur prêt, Jade et Yael attendaient, le bébé éveillé maintenant, regard rond, comme s’il observait les adultes paniquer. Romane, elle, faisait face à Diederik.


Diederik tenait un couteau court, son sourire avait disparu.

— Je te jure, Romane, je vais te …

Il s’arrêta, parce que l’eau, dehors, venait de changer. Un bruit sourd, comme un grand corps qui bouge, le canal sous le pont se mit à monter, lentement, comme si quelqu’un remplissait une baignoire. Hatim releva la tête, yeux écarquillés.

— C’est impossible…


Logann sortit, les deux pièces en main, Diederik le vit, son regard s’illumina d’un désir pur.

— Donne-moi ça !

Il fit un pas, et l’eau monta encore. Yael s’interposa instinctivement, protecteur.

— Recule, Diederik.

Diederik ricana.

— Toi, le basketteur, t’as rien à faire là, retourne jouer au héros sur Instagram.

Yael serra les poings.

— J’ai ma pote là, et j’ai ma famille. Jade ne bougea pas, elle regardait Logann, comme si elle venait de comprendre qu’il n’était plus un simple touriste.


Romane parla, calme.

— Diederik, tu veux l’Obole pour la vendre, tu ne sais même pas ce que c’est. Diederik cracha.

— Je sais que ça me rendra intouchable. Logann regarda l’eau, il sentit la ville, comme un organisme, il sentit les canaux comme des artères, il comprit qu’il n’avait pas besoin de violence physique, il avait autre chose.


Il dit.

— Ferme.

Et le canal réagit. Sous le pont, une plaque métallique, une vieille vanne oubliée, glissa avec un grondement, l’eau se réorienta, comme si elle obéissait à une main invisible, un courant soudain attrapa les pieds de Diederik, le fit trébucher, il recula, paniqué.

— Qu’est-ce que tu fous ?! hurla-t-il.


Chloé murmura à l’oreille de Logann.

— Tu peux le noyer. Logann sentit la tentation, noire et simple, il regarda Coralie, tremblante, vivante, il regarda Jade et le bébé, fragiles, il regarda Romane, épuisée, et il choisit autre chose.


— Enferme, dit-il. Et l’eau changea encore. Le canal se mit à encercler le renfoncement, comme si l’eau dessinait une frontière, pas un mur visible, mais un courant circulaire, impossible à traverser sans tomber. Les hommes de Diederik hésitèrent, reculèrent, incapables de comprendre ce qui les repousse. Diederik recula aussi, soudain moins baron que rat.

— C’est toi… murmura-t-il, c’est toi le détenteur.

Logann le fixa.

— Non, dit-il, c’est la ville, moi, je fais juste… écouter. Romane souffla, presque un rire.


Hatim, lui, avait les yeux sur l’eau, comme si sa religion venait de changer.

— On bouge, dit-il, avant que la ville ne décide de reprendre son jouet.


18:26 — Les canaux au crépuscule


Ils montèrent sur le bateau, Hatim lança le moteur, la péniche glissa dans la Vieille Ville, sous les ponts, parmi les lumières qui s’allumaient, le monde au-dessus continuait à boire, rire, prendre des photos, comme si rien n’était arrivé. Yael tenait Coralie par l’épaule, elle respirait encore mal, mais elle était là, Jade berçait le bébé, le petit regardait l’eau, fasciné, Chloé s’assit près de Logann, les mains serrées.


— Tu comprends ce que ça veut dire ? demanda-t-elle.


Logann regarda les pièces dans sa paume.

— Ça veut dire que je peux tout casser.

— Ça veut dire que tu peux tout protéger, aussi.


Romane, à l’arrière, gardait un silence étrange, Logann se tourna vers elle.

— Tu savais ?

Romane hocha la tête.

— Je savais qu’un jour, quelqu’un trouverait l’Obole, je ne savais pas que ça arriverait aujourd’hui, ni que ce serait toi.

Hatim murmura.

— Une journée, tout ça en une journée.

Yael souffla, amer.

— Et nous, on voulait juste des vacances.

Jade le regarda.

— Amsterdam ne donne jamais “juste”.


Le bateau passa sous un pont, et Logann sentit l’eau “chanter” dans ses os, pas un chant joli, un chant d’autorité.

Chloé se pencha.

— Le chapitre pourrait se finir là, tu sais, tu peux jeter les pièces, les perdre, revenir à une vie normale.

Logann ferma les doigts sur le métal, et il sentit la ville répondre, comme si elle disait, tu peux… mais tu ne le feras pas. Il leva les yeux, à l’avant, les canaux se ramifiaient, multiples, comme des choix, et à cet instant, il comprit le twist le plus cruel et le plus inattendu, la vraie clôture ne serait pas “s’en sortir”, la vraie clôture serait d’accepter que la ville venait de lui donner une place.

Il posa les deux pièces sur le rebord du bateau, au-dessus de l’eau.

Yael se tendit.

— Qu’est-ce que tu fais ?

Logann ne répondit pas tout de suite, il regarda l’eau, puis il dit, calmement.

— Je prends la ville en otage… pour la libérer de ceux qui l’utilisent.

Romane eut un sourire fatigué.

— Voilà, il a compris.


Logann ferma les yeux et prononça une phrase qui n’était pas vraiment une phrase, plutôt une intention.

— À partir de maintenant… les canaux ne servent plus vos trafics. Et l’eau répondit. Un frémissement, partout, dans la Vieille Ville, comme si Amsterdam elle-même changeait de respiration.

Hatim sentit le bateau se stabiliser d’un coup, comme si un courant invisible le “portait” mieux. Chloé fixa Logann, bouleversée.

— Tu viens de…

— Je sais, dit Logann.


Il rouvrit les yeux. Derrière eux, très loin, on entendit des sirènes, une enquête, le monde réel qui commençait enfin à bouger, trop tard, comme toujours, mais quelque chose avait changé, les passages que Diederik utilisait, les raccourcis sous les ponts, les “bouches” dans les flaques, tout ça venait de se fermer, pas avec des cadenas, avec la volonté de l’eau.


Coralie, d’une voix faible, demanda.

— Et toi… tu deviens quoi maintenant ?

Logann regarda les canaux, puis les façades, puis les lumières.

— Je deviens… le gardien d’un truc que je n’ai jamais demandé. Il sourit, bref, triste.

— Et je vais devoir apprendre à le mériter.


Le bébé fit un petit bruit heureux, comme s’il approuvait. Hatim guida le bateau dans un couloir de lumière et Amsterdam, la belle, la gentille, la touristique, semblait identique à hier, sauf que sous la surface, un nouveau roi sans couronne venait de s’asseoir, et sa couronne était une pièce trouvée dans une flaque.


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