Génie du commerce

Chapitre 12 : Les Premières Pousses

23/01/2026 4 lectures

L’aube étendait ses teintes dorées sur la ferme lorsque je sortis de la maison, le corps encore endolori par la veille. L’air du matin portait une fraîcheur piquante, une promesse de chaleur pour plus tard, mais pour l’instant, la brume traînait encore sur les champs, caressant la terre d’un voile humide. Les senteurs familières du fumier, du foin coupé et de la rosée s’entremêlaient dans l’air. Un chien trottinait silencieusement près de l’étable, flairant le sol avant de disparaître entre les clôtures. Les premiers cris des oiseaux brisaient le silence du matin, tandis que les premiers rayons du soleil s’accrochaient aux herbes hautes, les transformant en un océan scintillant.

J’avalai une gorgée d’eau depuis le seau laissé près du puits, puis essuyai rapidement mon visage encore marqué par la fatigue du réveil. Aujourd’hui marquait un tournant. J’allais enfin déposer mes premières graines, et avec elles, mon ambition dans cette terre que j’avais arrachée aux ronces et aux pierres. Je pris une grande inspiration et me mis en route vers ma parcelle.

Lorsque j’arrivai à destination, je marquai un temps d’arrêt.

Ma parcelle s’étendait devant moi, encore brute, mais transformée par mes efforts. Les tas de pierres bordaient le terrain, vestiges des heures passées à débarrasser la terre de ses obstacles. Les rigoles que j’avais creusées formaient un réseau rudimentaire, prêtes à guider l’eau nécessaire à la croissance des futures cultures. Mais malgré tout ce travail, le sol me paraissait encore hostile.

La terre retournée gardait une teinte sombre et sèche, marquée par l’odeur persistante du fumier que j’avais répandu. Quelques herbes folles tentaient de reprendre leur place, comme un dernier défi lancé par la nature. Je posai mon sac de graines à mes pieds et passai une main dans la terre. Elle me sembla rugueuse, exigeante. Était-ce suffisant ? Avais-je bien préparé mon terrain ? Le doute m’effleura, mais je le chassai aussitôt. Je n’avais plus le temps de douter.

Je m’agenouillai et ouvris le premier sac de graines que j’avais soigneusement choisi.

Le colza.


Ses petites graines noires roulaient entre mes doigts, semblant presque anodines, et pourtant je savais leur potentiel. Si elles prenaient, elles nourriraient mon sol et ouvriraient la porte à d’autres cultures. Je traçai une ligne nette dans la terre, creusant un sillon peu profond avant d’y déposer les graines avec précaution. Je les regardai tomber une à une, puis, lentement, je les recouvris de terre. Un geste simple. Un geste ancestral. Mais aujourd’hui, c’était moi qui le réalisais pour mon propre avenir.

Owel arriva à ce moment-là, traînant les pieds, bâillant à s’en décrocher la mâchoire. Il jeta un regard vers moi, puis vers la parcelle.


— Alors c’est comme ça que tu deviens un grand marchand ? En jouant dans la terre ?


Je lui lançai un regard amusé.


— Disons que c’est la première étape avant de jouer avec de l’or.


Il haussa un sourcil avant de se rapprocher. Malgré son ton moqueur, il était curieux.


— Et ça va pousser tout seul ?


— Pas tout à fait. Mais si je fais les choses bien, d’ici quelques semaines, on verra les premières pousses.


Il s’accroupit à côté de moi, observa mes sillons fraîchement refermés, puis fouilla dans un sac de graines.


— Et celles-là, elles sont pour quoi ? demanda-t-il en désignant les graines de nigelle.


— Huile et médecine. Ça a plus de valeur qu’on ne le pense.


Il soupira, puis attrapa une poignée de graines et me regarda.


— Montre-moi comment faire, j’ai plus l’habitude du blé du vieux.


Je souris. Je ne m’attendais pas à ce qu’il s’implique si vite.

Nous passâmes les heures suivantes à semer, prenant le soin de bien espacer les graines, de recouvrir chaque sillon sans trop tasser la terre. Le vent soufflait légèrement, soulevant parfois un peu de poussière, mais nous continuâmes sans nous arrêter.

À la fin de la matinée, une large partie du champ était plantée.

Je m’assis au bord du terrain, observant l’étendue de terre désormais habitée par mes premières cultures. Owel s’installa à côté de moi, essuyant la sueur sur son front.


— Et maintenant ? demanda-t-il.


— On attend.


Il grogna.


— Tu veux dire que tout ça, c’était juste pour mettre des graines et espérer qu’elles poussent ?


Je laissai mon regard parcourir le champ.


— Ce n’est pas si simple. Il faudra surveiller l’humidité du sol, protéger les plants naissants, s’assurer qu’ils ne pourrissent pas sous la pluie ou ne sèchent pas sous le soleil. Tu as l’air bien ignorant alors que cela fait plus de dix ans que tu aides ton père dans votre ferme.


Owel soupira et s’allongea dans l’herbe.


— A chaque période des semis je suis cantonné à m’occuper des bêtes et rendre des services à des connaissances du vieux. Je ne sais pas pourquoi mais il préfère être seul lorsqu’il sème. Pourtant vu la taille du terrain que l’on possède, être à plusieurs ne serait pas de trop !

Je ris doucement.

— Et tu lui as déjà demandé de participer par toi-même et de t’intéresser à son métier ?

Il garda le silence et regarda les terres travaillées ensemble. Je n’ajoutai rien et observa à mon tour le début de mon empire.

J’avais planté mon avenir.

Je restai là, assis au bord de ma parcelle fraîchement semée, les bras croisés sur mes genoux, observant la terre brune et lisse sous le soleil du midi.

À cet instant précis, tout semblait figé. Le vent soufflait doucement, soulevant de fines volutes de poussière. Le sol n’était plus qu’un vaste tapis endormi, cachant sous sa surface les promesses d’une récolte future.

Mais l’attente commençait déjà à peser sur moi.

Owel, toujours allongé à mes côtés, jouait distraitement avec une brindille entre ses doigts.


— Tu crois que ça va vraiment marcher ? finit-il par lâcher, fixant le ciel.


Je pris une longue inspiration avant de répondre.


— Ça doit marcher.


Un silence s’installa entre nous, uniquement troublé par le bruissement des hautes herbes agitées par le vent. C’était maintenant que commençait le véritable défi.


Nous retournâmes à la ferme sous la chaleur écrasante de l’après-midi. Le soleil dardait ses rayons sur nos épaules, et la poussière collait à notre peau couverte de sueur. Grent nous attendait près de la grange, accoudé à un tas de bois qu’il était en train de tailler. Son regard sévère se posa immédiatement sur moi.


— Alors, le marchand de grains, t’as fini de jouer dans la terre ?


Je savais que derrière son ton sarcastique, il évaluait réellement la situation. Il n’était pas du genre à poser des questions inutiles, et j’avais appris depuis longtemps à lire dans ses regards pesants et ses silences prolongés.


— Les graines sont plantées, répondis-je en me redressant.


Il cracha sur le côté et haussa un sourcil.


— C’est bien. Maintenant, il va falloir faire en sorte qu’elles survivent.


Je hochai la tête. Je savais que le plus dur restait à venir. Grent se redressa et jeta son couteau sur une bûche avant de croiser les bras.


— On verra si t’as vraiment réfléchi à tout ça d’ici quelques semaines. T’as de l’eau, au moins ?


J’avais prévu le coup, mais sa question appuya sur une inquiétude que je n’osais pas encore formuler.


— J’ai creusé des rigoles, et le filet d’eau au nord de ma parcelle suffira si je l’utilise bien.


Grent ne répondit pas tout de suite. Il se contenta de hausser un sourcil, comme si une information lui manquait.


— T’as pas prévu de réserve ?


Je me mordis l’intérieur de la joue.


— Pas encore, mais je vais m’en occuper.


Un petit grognement lui échappa, signe qu’il n’était pas convaincu.


— Fais pas trop le malin. L’eau, c’est toujours ce qui manque quand t’en as besoin.


Il tourna les talons et reprit son travail, me laissant méditer ses paroles. Je quittai la ferme avec une préoccupation en tête : je devais garantir une irrigation constante à ma parcelle. Je pris donc le chemin du ruisseau au nord, là où j’avais repéré la petite source qui s’écoulait doucement vers la vallée. En m’accroupissant près de l’eau, je plongeai mes mains dans le courant. L’eau était fraîche, mais le débit était faible. S’il venait à diminuer en plein été, mes semis risquaient d’en pâtir. Je devais trouver une solution. Je repérai les endroits où le sol était plus meuble, signe que l’eau s’infiltrait facilement. Si je creusais un petit bassin, je pourrais stocker de l’eau pour les jours les plus secs. Mais cela demandait du temps, du travail et une certaine ingéniosité.


Je rentrai avec cette idée en tête, sachant que ce projet serait ma priorité dans les prochains jours.


Les jours suivants furent remplis d’efforts silencieux. Chaque matin, je vérifiais le sol, touchant la terre du bout des doigts pour sentir si l’humidité était suffisante. Les premières pousses commencèrent à apparaître, d’abord sous forme de fines tiges vert pâle, fragiles mais prometteuses. Je consacrai mes soirées à consolider mes rigoles, détournant un peu plus d’eau vers mes cultures.

Mais malgré tout, je restais vigilant.

Un soir, alors que le ciel se teintait d’orange et de pourpre, je m’arrêtai en bordure de ma parcelle et observai le travail accompli. J’étais fatigué, courbaturé, mais rempli d’un sentiment étrange. Pour la première fois, je ne travaillais pas uniquement pour répondre aux ordres de mon oncle, ni pour remplir les greniers de la ferme. Je travaillais pour moi. Pour mon avenir. Le vent souffla doucement sur la plaine, faisant frémir les jeunes pousses qui s’enracinaient dans ma terre.

Je restai encore un instant sur ma parcelle, contemplant le travail accompli. Le soleil commençait à plonger derrière la ligne des collines, projetant une lumière dorée sur les jeunes pousses que j’avais mises en terre. L’air était plus frais, et le vent transportait l’odeur de la terre humide mélangée à celle des herbes sauvages.

Un bruissement attira mon attention. Owel s’était assis sur une souche voisine, les bras croisés, l’air pensif.


— Tu crois vraiment que tout ça va payer ? lança-t-il sans détour, fixant le champ.


Je pris un instant avant de répondre.


— Tu ne veux pas me faire confiance un peu ? Tu devrais aussi penser à quelques chose à toi si tu veux évoluer et impressionner tu sais qui.


Il secoua la tête avec un sourire en coin.


— Tu parles comme un vieux. Avant, tu rêvais juste de partir d’ici. Maintenant, tu plantes des graines en espérant que le vent te porte vers l’avenir.


Je laissai échapper un rire léger.


— Disons que j’ai appris à voir plus loin que mes pieds.


Il ne répondit pas tout de suite. Le silence s’installa entre nous, seulement troublé par le chant des grillons et le bruissement des roseaux au loin. Puis, sans prévenir, il lança une poignée de terre dans ma direction.


— Alors tu feras quoi quand ça poussera ? Tu resteras ici toute ta vie ?


Je ne savais pas encore. Mais j’avais une certitude : je ne resterai pas un simple fermier.

Alors que la nuit tombait et que nous retournions vers la ferme, une silhouette se détacha près des enclos. Grent était là, les bras croisés, comme s’il nous attendait. Derrière lui, un homme à la carrure large, vêtu d’une veste de cuir élimée et d’un foulard rouge poussiéreux, nous observait. Je plissai les yeux pour mieux voir. Joren. Il venait souvent discuter avec mon oncle, troquer du grain ou vendre du bétail. Mais son regard n’était pas celui d’un homme venu pour une simple affaire. Grent posa son regard perçant sur moi.


— On a un problème, gamin.


Je fronçai les sourcils.


— Quel genre de problème ?


Joren s’éclaircit la gorge, puis lança d’un ton sec :


— On dirait que t’as fait des envieux avec ton petit champ.


Je croisai les bras.


— Qu’est-ce que tu veux dire ?


Il laissa échapper un soupir avant de croiser les bras à son tour.


— Y a des rumeurs qui courent. Ton champ, ton fumier, ta plantation… Certains disent que t’essayes de jouer à l’adulte au lieu de rester à ta place.


Je ne bougeai pas.


— Qui dit ça ?


Joren échangea un regard avec Grent.


— T’as besoin qu’on te le dise ?


Gareth.


Ce n’était pas une surprise, mais entendre son nom confirmer mes soupçons me fit serrer les poings.

Grent, lui, restait silencieux, analysant ma réaction.


— Quoi qu’il en soit, continua Joren, fais attention. Des gens n’aiment pas voir quelqu’un changer les règles du jeu.


Je soutins son regard.


— Je ne fais que cultiver un champ.


Il secoua la tête.


— Et moi, je fais que livrer du fumier. Mais ça fait déjà assez jaser.


Grent finit par parler, sa voix grave et posée.


— Les choses ne sont jamais aussi simples qu’on le croit, Lars. Tu veux faire ta place ? Alors prépare-toi à la défendre.


Lorsque Joren partit et que Grent retourna à ses tâches, je restai un moment immobile dans la cour, réfléchissant à ses paroles.

Tout cela était donc inévitable ?

Je n’étais pas naïf. Je savais que l’ambition attirait l’attention, et que l’attention attirait les conflits. Mais une part de moi espérait pouvoir simplement faire ma place sans attirer trop de problèmes. Je tournai la tête vers Owel. Il me regardait en silence, comme s’il s’attendait à une réaction de ma part.


— Tu vas laisser ça passer ? demanda-t-il finalement.


Je pris une inspiration profonde.


— Non. Mais je vais être malin.


Je savais que si Gareth commençait à me voir comme une menace, il chercherait à saboter mes efforts. Je devais donc anticiper. Il fallait renforcer les rigoles d’irrigation et protéger les cultures des sabotages éventuels. J’avais déjà Joren comme allié, mais je devais trouver d’autres fermiers prêts à échanger. Si je voulais m’imposer, je ne devais pas seulement cultiver, je devais aussi comprendre le commerce agricole.

Je retournai dans ma chambre, saisis mon carnet, et commençai à noter mes idées.


L’année à venir allait être déterminante.


Fin de l’Arc 1